Gilets jaunes : un « grand débat » pour rien ?

Cela fait plus de trois mois que le mouvement des Gilets Jaunes occupe le coeur de la politique française. Avec le temps, la montée aux extrêmes et la violence croissante du mouvement, l’impression n’est pas tellement que le gouvernement est dépassé, mais plutôt qu’il n’a pas correctement identifié le problème et qu’il ne sait pas y répondre.

S’il s’agit réellement d’un mouvement factieux, il faut en tirer les conséquences, réunir les preuves correspondantes et ne pas hésiter à en traduire les responsables devant la justice. Le risque de l’erreur judiciaire est bien évident – Julien Coupat peut en témoigner. Mais s’il faut agir, les outils sont là – et ils ont été largement renforcés sous le quinquennat de François Hollande.

Or, rien n’est fait. Les arrestations paraissent décidées à la hâte – voire même incitées par les Gilets Jaunes eux-mêmes. Le maintien de l’ordre donne l’impression d’être mal préparé, désorganisé, inefficace.

Reste « le grand débat ».

Mais rien n’est fait pour le préparer correctement.

Personne ne semble en charge de son organisation. L’idée même de le confier à la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) était une erreur. Contrairement à ce que son titre laisse entendre, cette autorité n’est pas une en charge de l’organisation de débats au sens général du terme. En effet, selon la loi, la CNDP intervient seulement au sujet des projets d’aménagement ou d’équipement, c’est-à-dire essentiellement des projets de BTP. Elle n’a pas à se prononcer sur le fond des projets qui lui sont soumis. Impossible dans ces conditions de lui confier une mission aussi générale touchant au fonctionnement même de la démocratie.

Personne ne s’est mis en ordre de marche pour faire réussir ce débat. Les petites phrases continuent, à commencer par celles du Président de la République lui-même qui disait encore hier dans une phrase alambiquée que les Français n’ont pas « le sens de l’effort ». Le Porte-Parole du gouvernement a indiqué que le résultant du grand débat n’aurait pas d’influence sur le cap des réformes. Les voix discordantes se font entendre chaque jour, venant du gouvernement lui-même et de ses alliés comme François Bayrou, allant jusqu’à provoquer le départ de la Présidente de la CNDP, François Jouanno.

Personne n’a pris la peine de donner les gages d’exemplarité et de moralité publique qui sont le socle des mesures fiscales réclamées par les français. Dans un contretemps absolu, une prime a été annoncée pour les agents du fisc. À tort ou à raison, à la suite de l’annonce du salaire de Chantal Jouanno, les rémunérations des hauts fonctionnaires suscitent l’incompréhension et l’indignation. Les dépenses du secrétaire d’État au numérique et de son ministre de tutelle sont dénoncées comme somptuaires par le Canard Enchaîné. Et malgré le sérieux de la situation, de nombreux membres du gouvernement ou de la majorité semblent donner l’impression de poursuivre un agenda personnel ou d’essayer à tout prix d’essayer de gagner un peu plus de visibilité.

Il faut dire que ce « grand débat » n’appartient ni à la tradition républicaine française – laquelle dicterait plutôt d’élire des représentants sur le modèle des états généraux ou d’une assemblée constitutionnelle ou semi-constitutionnelle, ni même aux institutions de la 5e république – qui renverrait plutôt vers une dissolution de l’Assemblée Nationale.

Il se trouve qu’ayant eu moi-même l’occasion d’organiser de façon expérimentale un « grand débat » dans le cadre de la préparation de la loi République Numérique pour le Conseil National du Numérique, j’ai eu l’occasion d’en tirer quelques leçons et qu’il me semble impossible de réaliser quoi que ce soit dans les circonstances actuelles et selon cette méthode. Il aurait fallu préparer en bien plus en amont, ouvrir l’organisation aux futurs participants, susciter un maximum de cohésion et d’empathie institutionnelle.

Sans surprise, le « grand débat » n’est pas une réponse à la demande démocratique des français. 80% d’entre eux pensent qu’il ne permettra pas d’appréhender le sujet. 77% estiment qu’il ne sera pas indépendant du pouvoir. Et moins de 30% annoncent qu’ils souhaiteront participer.

Une fois cet échec constaté, reste à espérer qu’il sera encore possible de rattraper le temps perdu.

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