Dans la NYBooks : attention aux promesses naïves et glauques de la troisième vague du numérique

Dans cet article important, Sue Halpern fait le point des critiques de plus en plus vives sur ce qu’elle appelle « la nouvelle vague du numérique ».

L’article est ici : http://www.nybooks.com/articles/archives/2014/nov/20/creepy-new-wave-internet/?insrc=hpma

Elle s’intéresse d’abord aux promesses de l’internet des objets :

  • L’internet des objets va connecter le quotidien, des thermostats aux ampoules électriques en passant par les réfrigérateurs.
  • Pour Jérémy Rifkin, cette connectivité permanente de tout et de tout le monde sera bientôt à l’origine d’une troisième révolution industrielle.
  • Ce sera l’occasion de redéfinir notre relation aux machines qui nous entourent, mais aussi notre relation à tout un chacun
  • Potentiellement, ce serait même l’occasion de renverser l’économie capitaliste à partir du moment où les gains d’efficacité apportés par l’internet des objets mettrons à bas l’économie de marché en réduisant le coût des biens à zéro.

Mais le développement de l’internet des objets est ralenti par deux problèmes :

  • Une apparence de gadgetisation technologique – difficile de voir le côté révolutionnaire d’une horloge ou d’un réfrigérateur connectés.
  • Un caractère glauque ou dérangeant – à l’image de la façon dont beaucoup de gens ont perçu les google glass.

C’est pour répondre à ces problèmes que des chercheurs comme David Rose essaient de réenchanter les objets connectés en essayant de montrer les bons côtés du surplus d’information apporté par les google glass, en vantant la Google Latitude Doorbell – qui vous prévient de l’arrivée des membres de votre famille, un parapluie qui devient bleu quand il va pleuvoir, ou une veste qui vibre quand quelqu’un vous like sur Facebook.

Mais si ces usages peuvent paraître anodins, il faut rester vigilant sur le fait que l’utilisation des données personnelles comporte toujours un risque de danger. Comment éviter que votre armoire à pharmacie connectée ne transmette des informations à des annonceurs qui vous proposeront des antidépresseurs partout sur Internet, ou m^me à votre employer, voire à votre page Facebook ? Comment être certain que les informations de trajet collectées par Google Latitude Doorbell ne seront pas utilisées dans des procédures de divorce ? Les sièges de voitures sont d’ores et déjà équipées de senseurs qui permettent de dire combien de passagers elles transportent et qui stockent cette information dans l’équivalent d’une boite noire automobile.

Or si cette information existe, même des prosélytes comme Robert Scoble sont obligés d’admettre qu’elle devra être mise à la disposition des forces de l’ordre quand elles le réclameront. Le sujet croît en importance, au fur et à mesure que les objets connectés deviennent de plus en plus stratégiques, comme par exemple les voitures ou les téléphones – jusqu’à la société de surveillance dont l’internet des objets pourrait constituer une infrastructure idéale.

L’impression qui se dégage de ces analyses est que l’internet des objets ne concerne pas tellement les objets eux-mêmes, mais la mise à disposition de données bons marché en quantité, obtenues grâce à la la « dataisation »/quantification des individus.

Dans cette vision des choses, les individus seraient donc considérés comme de simples producteurs de données. Et les objets connectés leur seraient surtout proposés pour faciliter cette production et en augmenter la quantité.

Cela permettrait d’expliquer pourquoi la plupart des acteurs de cet écosystème font peu de cas de la vie privée. Sam Lessin de Facebook estime qu’il va falloir procéder à un arbitrage entre le respect de la vie privée et les avantages du monde connecté. Jeremy Rifkin écarte toute volonté de les protéger comme le reliquat d’une société bourgeoise marquée par les limites du capitalisme – allant même jusqu’à dire qu’il faut sortir de l’âge de la vie privée.

Dans le même temps, les réseaux sociaux sont en train de démontrer que la transparence numérique est une fiction dans la mesure où les timelines affichent seulement des sélections d’information.

Cela devrait permettre de relativiser les affirmations de Jérémy Rifkin annonçant que la vie privée a perdu son attrait pour les jeunes. Il ne faut pas confondre l’envie de partager ses photos et le fantasme de laisser sa vie privée ouverte à tous les regards. Et il faut se souvenir du succès des nombreux systèmes de réseaux sociaux ou de messageries qui proposent de respecter la vie privée.

Il est de plus en plus difficile de sortir de cet écosystème connecté. On peut encore contrôler les données que l’on produit sur Facebook ou Twitter, mais comment faire de même quand chaque objet du quotidien deviendra émetteur à son tour ?

Deux problèmes vont se poser rapidement :

  • La sécurité de ces objets sera difficile à assurer, et ce d’autant plus que leur nombre va augmenter.
  • Il faudra s’assurer que ces objets restent interchangeables et que les usagers ne se retrouvent pas prisonnier d’une marque ou d’un produit.

Mais si ces deux questions sont résolues, Jeremy Rifkin estime que l’on pourra séparer le travail et la productivité. Ce sera l’occasion pour  les entrepreneurs compétents de disrupter des secteurs économiques entiers. Et ce sera l’occasion pour le capitalisme d’être remplacé par des « communs collaboratifs ». L’économie n’aura plus besoin de s’appuyer sur les concepts de propriétaire ou de travailleur, de vendeur ou de consommateur.

Autant d’affirmations trompeuses pour Sue Halpern qui fait même l’analogie avec les promesses de Karl Marx qui expliquait dans l’idéologie allemande que « le communisme permettrait aux gens d’être libres d’aller chasser le matin, pêcher l’après-midi, s’occuper des vaches et débattre dans la soirée ». Elle met notamment en doute la pérennité du modèle en contestant l’exemple de Etsy, un site qui passe pour une réussite en proposant 900 000 produits créés par des consomacteurs à 60 millions de clients mensuels. Sauf que si 74% d’entre eux considèrent leur activité sur le site comme un business, seuls 65% d’entre eux ont réussi à vendre plus de 100$ de produits sur l’année dernière.

Pour rappel, c’est également un des points forts soulevés il y a quelques années par Hartmut Rosa qui estimait que les évolutions technologiques créent autant de besoins qu’elles apportent de réponses, de sorte qu’on remplace toujours les activités qu’on économise par de nouvelles qui prennent au moins autant de temps.

Enfin, Sue Halpern estime qu’une bonne part du succès de la culture du partage et du DIY relèvent d’abord de l’adaptation aux difficultés du marché de l’emploi. Participer comme chauffeur pour Uber, ou livreur pour Instacart ne laisse plus beaucoup de temps pour chasser le matin et pêcher l’après-midi.

Ce n’est peut-être pas la troisième révolution industrielle, mais c’est la troisième vague du numérique qui met en danger le travail et la vie privée. Quant aux promesses, Sue Halpern recommande de ne pas se montrer trop naïf.

L’article est ici : The Creepy New Wave of the Internet by Sue Halpern | The New York Review of Books.