Afficher les voleurs en vitrine et sur les réseaux sociaux : anatomie d’une défaite de dix ans de politique de sécurité

« Comme ça, ils se tapent bien la honte. »

Delphine Roch, directrice de l’Intermarché de Vonnas, à France Info

« L’informatique doit être au service de chaque citoyen. »

Loi du 6 janvier 1978, article 1er

Il est difficile d’accorder assez d’attention à une pratique qui, depuis quelques années, s’installe dans les commerces français sans jamais avoir été discutée, à savoir l’affichage, sur la porte vitrée ou sur les réseaux sociaux du magasin, des images de vidéosurveillance des personnes soupçonnées de vol.

France Info en a rendu compte cette semaine dans l’Ain — un Carrefour City à Bourg-en-Bresse, une pharmacie à Mâcon, un Intermarché à Vonnas dont la directrice publie les vidéos sur la page du magasin et chiffre ses pertes entre vingt-cinq et trente mille euros par an. Elle sait que c’est illégal. Elle explique qu’elle paiera peut-être une amende un jour, et que cette amende ne sera jamais à la hauteur de ce qu’on lui vole.

France Info m’a demandé de réagir. Presque tout, dans cette phrase, mérite d’être repris. Non pas parce qu’elle serait cynique — elle ne l’est pas, et la détresse qu’elle exprime est réelle — mais parce qu’elle repose sur une série d’appréciations erronées dont aucune ne lui est imputable, et qui disent, prises ensemble, l’état de notre politique de sécurité.

La première erreur est d’ordre juridique, et elle est répandue bien au-delà du magasin de Vonnas. On la retrouve dans le reportage lui-même, qui présente l’affaire comme une question de droit à l’image.

Or, c’est le point le plus faible du dossier. Et la Cour de cassation vient de l’affaiblir encore. Dans un arrêt du 20 mai 2025, la chambre criminelle rappelle que le consentement est présumé lorsque la captation a lieu au vu et au su de l’intéressé sans qu’il s’y oppose — ce qui est la définition même d’un magasin signalé, et juge surtout que l’article 226-1 du code pénal « ne réprime pas le fait de diffuser au public ou à des tiers » l’image ainsi obtenue.

Ce n’est donc pas là qu’est le problème.

Le sujet est ailleurs.

Une caméra de surveillance n’est pas un appareil photo. C’est un traitement de données, parfois soumis à l’autorisation du préfet lorsqu’il vise la voie publique, et affecté à une finalité écrite qui est la sécurité des biens et des personnes. Ce qui se joue quand on publie une image n’est donc pas un excès de zèle photographique mais un détournement de finalité au sens du RGPD, que l’article 226-21 du code pénal punit de cinq ans d’emprisonnement et de trois cent mille euros d’amende.

Rapporté au montant annuel de ces vols, cela représente dix années de pertes. La peine encourue par le commerçant qui affiche est plus lourde que celle encourue par la personne qu’il affiche.

Il est vrai qu’aucun commerçant n’a jamais été condamné pour cela en France. Poursuivre suppose une plainte de la personne photographiée, c’est-à-dire de quelqu’un qui devrait, pour faire valoir ses droits, se présenter au commissariat et déclarer qu’il est bien le voleur placardé sur la porte du magasin.

La honte et la peur de la sanction, instruments revendiqués du dispositif, permettent aux commerçants d’agir en toute impunité.

La pratique de l’affichage n’est pas légale, mais le droit n’a jamais l’occasion de l’atteindre. Ce qui n’est pas la même chose. Des exemples existent cependant ailleurs en Europe.

En octobre 2025, l’autorité autrichienne de protection des données a sanctionné une fleuriste qui avait publié sur les réseaux sociaux les images d’un client soupçonné de vol, en retenant très exactement le raisonnement du détournement de finalité — transmettre les images à la police aurait suffi.

La question finira de toute façon tôt ou tard devant les tribunaux, et probablement par le plus mauvais chemin.

Les images de vidéosurveillance sont de faible qualité, sans son, sans contexte et sans angle. C’est d’ailleurs très exactement pour cette raison qu’il existe des enquêteurs professionnels, officiers de police judiciaire, dont l’exploitation de ces images est le métier.

Le commerçant, lui, décide seul, souvent le lendemain, et toujours en colère. Le jour où l’un d’eux se trompera, la discussion ne portera plus sur la protection des données mais sur la dénonciation calomnieuse et sur la diffamation publique. Et si la personne affichée subit un préjudice — licenciement, agression —, c’est le commerçant qui en répondra, sans que son assurance le suive, une faute intentionnelle n’étant pas couverte.

Mais même lorsque le commerçant ne se trompe pas, le risque demeure entier. En 2015 déjà, un Carrefour parisien avait tenté l’expérience. La direction générale du groupe avait rapidement lâché son franchisé et exigé le retrait du panneau, ce qui montre qu’à l’échelle d’une enseigne, le calcul avait été fait, et qu’il avait été fait dans l’autre sens.

Le deuxième propos prononcé par la directrice du magasin porte sur l’efficacité de ce dispositif, et il est plus intéressant, parce que rien ne permet de trancher et que tout le monde fait comme si.

Les chiffres qui circulent — quatre-vingts pour cent d’identifications réussies, vingt à cinquante pour cent de vols en moins — proviennent invariablement de ceux qui militent pour la pratique ou qui vendent les outils qui l’accompagnent. Aucune évaluation indépendante n’existe.

Une communauté qui doute d’elle-même se ressoude en désignant un coupable, et l’opération réussit d’autant mieux que la culpabilité reste incertaine. Ce qu’elle rétablit, ce n’est pas la vérité des faits, c’est la paix du groupe. Le mécanisme est donc efficace, mais il l’est socialement et non judiciairement — il tient sa force de ce qu’il court-circuite précisément la partie lente du processus, celle qui consiste à établir.

L’histoire offre à cet égard un cas d’école qu’on cite souvent à contresens.

À Salem, en 1692, personne n’était de mauvaise foi. Chacun croyait protéger sa communauté d’un mal qu’il tenait pour réel, et la dénonciation circulait entre voisins qui se connaissaient tous. La proximité, qu’on associe spontanément à la douceur du commerce de village, est le milieu où la sanction sociale devient la plus totale.

En 2026, Vonnas est un village, Bourg-en-Bresse compte quarante mille habitants, et une vidéo publiée sur la page du magasin ne reste ni dans le village ni dans la semaine.

Reste la troisième appréciation, la seule qui soit exacte, et qu’il faut prendre entièrement au sérieux : « la gendarmerie, ça prend du temps et ça n’aboutit jamais ».

Cela fait maintenant dix ans que je documente ici la construction méthodique de l’inverse de ce dont cette femme a besoin.

En juillet 2015, j’écrivais sur la loi renseignement et sur la manière dont le Conseil constitutionnel venait d’en valider l’essentiel ; l’année précédente, je relayais les thèses d’Antonio Casilli sur la surveillance de masse et, au lendemain de Ferguson, une analyse de la militarisation des polices locales qui passait, notais-je alors, bien davantage par le déploiement de la surveillance que par les armes et les uniformes.

Le bilan de cette décennie ratée est aujourd’hui sous nos yeux, et il tient dans un déséquilibre : une politique de sécurité remarquablement outillée technologiquement contre une menace abstraite et théorisée, mais plus personne sur le terrain pour traiter une plainte de vol à l’étalage et s’assurer de la sécurité du quotidien.

La sécurité est devenue une affaire d’appareils solutionnistes alors qu’elle aurait dû rester un problème d’enquêteurs — de gens qui disposent d’autres images, qui peuvent recouper, établir qu’une même personne a été vue dans un autre magasin, l’identifier, retrouver une adresse. Cela réclame du temps et des effectifs, et l’on a préféré les affecter ailleurs — à la lutte perdue et démesurée contre le cannabis par exemple.

Le manque de sécurité perçu par les Français ne tient pas à un défaut d’exécution des politiques publiques de ces dernières années, mais à des choix et des arbitrages faux, idéologiques, reconduits chaque année malgré leur échec répété. La technologie n’est pas neutre, et le choix entre l’usage de systèmes de surveillance et la mise en place d’une brigade de proximité reste un choix politique avant d’être un choix budgétaire.

La réponse politique au désarroi de ces commerçants prolonge d’ailleurs l’échec de ces politiques publiques plutôt qu’elle ne les corrige.

En février, par soixante voix contre treize, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi autorisant à titre expérimental la vidéosurveillance algorithmique dans les commerces. Le texte est taillé, à peu de choses près, pour un parc de logiciels que son propre rapporteur reconnaît déjà installé dans près de trois mille magasins français, alors même que la Commission nationale de l’informatique et des libertés avait déclaré non conforme au règlement européen — analyse que La Quadrature du Net documentait dès 2024.

À la gérante qui réclame un interlocuteur, on ne propose pas un enquêteur ou un policier qui viendra dans son magasin, on propose de déplacer son problème dans le cloud via un logiciel, là où il deviendra aussi abstrait et théorique que les chiffres du Ministère.

Il y a là une ironie que j’avais déjà rencontrée en travaillant, en 2019, sur la place du curseur entre vie privée et surveillance.

Les premières lois européennes sur les données, la française et l’allemande, adoptées la même année 1978, ne s’ouvraient pas sur un catalogue d’obligations techniques mais sur deux principes : l’informatique doit être au service de chaque citoyen, et aucune décision produisant des effets sur les droits d’une personne ne saurait être entièrement automatisée.

Aujourd’hui, ces deux principes fondamentaux se trouvent violés deux fois dans la même scène, et par des acteurs qui s’ignorent.

Une première fois par la gérante, qui retourne contre un client un dispositif installé pour le protéger et qui juge seule, sans contradictoire, une culpabilité qu’elle n’a pas les moyens d’établir.

Une seconde fois par le législateur, qui s’apprête à confier à un algorithme le soin de désigner, dans un rayon, qui a l’air d’un voleur.

Ce que nous avons perdu au cours de la décennie écoulée n’est pas d’abord de la sécurité. C’est l’idée qu’entre le fait et la sanction, il doit toujours se tenir quelqu’un qui réponde de sa décision.

Au demeurant, la honte n’est pas forcément un mauvais outil de politique publique.

À condition de la déplacer.

Un éditorialiste du Financial Times défendait récemment son usage face au narcotrafic, en prenant soin de préciser qu’elle ne vaut qu’appliquée à des choix collectifs et à des responsabilités institutionnelles, jamais à un individu exposé nommément.

C’est exactement la distinction qui manque ici, et elle suffit à réattribuer la question.

Le problème n’est pas que ces commerçants soient devenus durs et cherchent à contourner la loi.

Le problème est que l’État a cessé de faire ce que lui seul peut faire, et qu’il a laissé le soin d’organiser la sanction à ceux qui n’ont ni le temps, ni les moyens, ni le droit de l’exercer.

Le passage le plus révélateur du reportage n’est du reste pas la colère de la directrice, mais la remarque d’une caissière : « même les clients qu’on connaît, qu’on voit passer tous les jours, il n’y a plus de confiance ».

À bon entendeur.

L’Odyssée de Christopher Nolan : le seul bleu qu’Homère n’a jamais vu

Moment de flottement en sortant de la séance. Quelque chose n’allait pas et j’ai mis trente secondes à comprendre quoi. Le monde autour était trop coloré. L’affiche d’un panneau Decaux m’a choqué par son vert criard. La veste rouge d’une passante était agressive. En sortant de l’UGC des Halles, j’avais passé presque trois heures dans une seule couleur, le bronze, et ni ma rétine, ni mon cerveau n’avait l’air d’apprécier particulièrement de s’être fait maltraiter de la sorte.

Disons tout de suite l’essentiel, parce que ce qui suit va ressembler à une liste de griefs malheureux et qu’il serait malhonnête de laisser croire à un mauvais film.

Deux heures cinquante-deux, et pas une seconde d’ennui. Pas une. L’Odyssée de Christopher Nolan est un très grand film populaire, tenu, ample, et qui ne triche pas avec la matière homérique.

Mais la contrepartie, c’est qu’on peut donc chicaner tranquillement.

Pour ce récit digne de l’antique, Hoyte van Hoytema, le directeur photo attitré de Christopher Nolan depuis Interstellar, a tourné le film intégralement sur pellicule IMAX 70 mm — une première dans la carrière de Nolan — et l’a étalonné dans un bronze unique, du premier au dernier plan. Cuir, sable, peau, métal, voile, ciel, tout tire vers la même patine dorée.

Pas la peine de faire semblant de ne pas comprendre. L’idée, c’était de représenter l’âge du bronze… filmé couleur bronze.

Alors pourquoi pas ? Au moins, c’est une idée, et même une belle idée. C’est l’élégance d’un cinéaste qui fait le pari de se fixer une contrainte forte plutôt que de s’autoriser de filmer les jolis paysages du récit d’Homère.

L’effet est un peu seul, mais il est réel et spectaculaire. À côté du bronze, le bleu de la mer explose. Sans vert, sans rouge, la première grande étendue d’eau, la seconde, la troisième, la quatrième, toutes arrivent sur le spectateur comme une claque. C’est payé, c’est mérité.

Il y a quand même un moment où on donnerait son rein pour voir du vert. Une seule fois. N’importe où. Vers Ithaque, disons, où il y avait pourtant des oliviers dans le texte.

Est-ce que Nolan a voulu se prendre pour le Wong Kar-wai des débuts ? Sauf que chez le poète de Hong Kong, la couleur est un lieu. Une chambre, un couloir, une heure précise de la nuit. Dans Days of Being Wild, Fallen Angels, Happy Together, Christopher Doyle sature l’écran pour découper l’espace, il ne le recouvre pas.

Ici, c’est un leurre, un procédé narratif qui ressemble peut-être moins à de l’art qu’à de l’artistique.

Ceux qui aiment Charlie Kaufman reconnaîtront le procédé qui vient tout droit de Adaptation. Une audace formelle qui teste très bien. Un geste radical qui rassure tout le monde en salle de projection. Une idée qui se raconte en une phrase et se vend en une affiche.

Nolan est trop grand, son film est trop intelligent, pour qu’on s’interdise de lui en faire la remarque.

Sauf que, comme le fait remarquer France Culture, Homère n’a jamais dit que la mer était bleue. C’est un vieux caillou dans la chaussure des philologues, et il vient d’un homme improbable. En 1858, William Gladstone — futur Premier ministre de Sa Majesté, quatre fois, tout de même — publie une étude sur Homère et se met à compter les couleurs. Résultat : il n’y en a presque pas, et surtout le bleu manque totalement.

La mer de l’Odyssée n’est jamais bleue.

Elle est oînops, couleur de vin. Sombre, vineuse, violacée. Jamais bleue.

Et pour le coup, on a critiqué ses armures, son historicité, tout ce qu’on veut.

Mais à la fin, Nolan filme dans un bronze de l’enfer un récit qui ne comporte presque aucune couleur, sauf que la seule couleur qu’il laisse éclater est précisément celle qui n’existe jamais dans le texte.

D’un côté, son bronze est plus fidèle qu’il ne le sait. Mais son bleu est un anachronisme. Et c’est cet anachronisme qui représente peut-être à la fin le plus beau plan du film.

On aime assez les gens qui se trompent dans le bon sens.

Reste le cyclope. Il est somptueux — la peau, l’échelle, l’œil, tout y est, l’inspiration poétique est évidente, ce qui est rare pour un monstre de cinéma.

Sauf qu’il bouge à deux à l’heure.

Je veux bien qu’il faille y lire un salut à Ray Harryhausen, que Nolan a explicitement cité parmi ses influences. Mais chez Harryhausen la lenteur était une infirmité technique — l’image par image ne permettait pas autre chose — que notre œil a reclassée en merveilleux, précisément parce que rien alentour ne prétendait au photoréalisme. Ici la bête est parfaitement crédible et se déplace comme si elle pesait deux kilos dans un liquide épais. On ne ressent pas le colosse, on ressent le décalage. On voit la machine. Heureusement on y croit quand même.

Pendant qu’on y est, un point mérite d’être souligné puisque Ulysse, dans le texte, s’échappe de cette grotte accroché sous le ventre d’un bélier — un animal creux, si l’on veut, dans lequel on se cache pour franchir une ouverture gardée. Il avait fait exactement le même geste quelques semaines plus tôt, dans le ventre d’un cheval, devant des portes également gardées. C’est le même homme avec la même astuce – la même mètis, deux fois. Et ensuite trois avec Circé, puis quatre et plus quand il revient à Ithaque sous d’autres oripeaux.

Le plus mental des héros, disait Roberto Calasso, est un chasseur paléolithique qui s’est simplement mis à sous-traiter la peau de bête à un menuisier.

Bref : allez-y. Trois heures qui passent comme quarante minutes, et une seule couleur pour vingt ans de mer.

Mais un peu de vert. Un peu de rouge. Une seule fois. On aurait bien aimé, mais le film aurait sans doute été gâché.

« What if they’re right? » – 35 milliards envolés dans l’IA pour des questions d’ego

« 35 milliards de dollars envolés en quelques jours : la chute vertigineuse du «Nostradamus de l’IA», emporté par son pari fou à Wall Street »… C’était le titre de cet article du Figaro dont on retrouve la substance à peu près partout dans la presse, en France et à l’étranger.

Pour ma part, avant qu’il lance sa petite campagne de RP, et même si c’était « le Nostradamus de l’IA », je n’avais jamais entendu parler de Leopold Aschenbrenner – et, entre parenthèses, je suis curieux des qualificatifs qui vont entourer ses collègues à venir, les futurs « Shakespeare du numérique », « César de l’informatique quantique » ou peut-être « Ronaldo du code source ».

Curieux, je suis allé essayer de lire son essai, Situational Awareness (2024) — j’écris « essayer » parce j’y ai trouvé cent soixante-cinq pages de prophétie à l’américaine, avec une prose qui ne facilite pas le voyage.

Sa conclusion, en revanche, se lit très bien, résume parfaitement le caractère hubrifique de l’ensemble, et contient quelques affirmations peut-être plus concrètes que le reste, qui méritent, maintenant que la poésie du levier x4 s’est dissipée, d’être reprises une par une.

« You may think that I and all the other SF-folk are totally crazy. »

Ben non.

On voit bien la ruse de sa formule : se draper dans la folie collective pour ne pas répondre de la sienne – ou de celle qu’il souhaiterait qu’on lui reconnaisse.

Il est pourtant bien évident que les gens de San Francisco ne sont pas fous – il leur est même arrivé de jeter des pierres sur les bus de Google. Simplement, il sont salariés, founders, en tout cas stakeholders, parties-prenantes.

Et pour la majorité d’entre eux, ils n’ont pas vocation à se prendre pour des messies. Ils optimisent des fonctions de coût, touchent leurs stock-options et rentrent dîner.

Certes, parmi ceux qui cimentent cette communauté, quelques uns jouent les acrobates et construisent parfois des services qui sont ensuite utilisés par le monde entier.

Mais peu se trouvent la veine d’écrire des manifestes eschatologiques de cent soixante-cinq pages en levant vingt milliards. Une façon peut-être d’essayer de croiser l’authenticité de Ted Kaczynski – un vrai fou pour le coup, avec l’avidité du loup de Wall Street.

Même si sous sommes entrés dans l’ère de la paranoia, qu’on ne fasse pas porter à une ville et à une communauté ce qui relève d’un cabinet.

« These are the people who invented and built this technology. »

Non plus.

Ces technologies ont été inventée, souvent ailleurs qu’aux USA et en tout cas ailleurs que dans la Silicon Valley, et ce par des gens qui sont morts depuis longtemps pour la plupart d’entre eux : McCulloch et Pitts en 1943, Turing en 1950, Rosenblatt et son Perceptron en 1958, la rétropropagation dans les années 70-80, Hinton à Toronto, LeCun formé à Paris, le tout financé par des agences publiques et des universités.

Même le transformer, la brique de 2017, sort d’un labo de recherche salarié.

Les « gens de SF » n’ont pas inventé la technologie : sans leur manquer de reconnaissance, ils en ont hérité, et ils l’ont mise en bouteille.

Confondre l’embouteilleur et la source, c’est toute une part de l’histoire de la Valley.

« They think AGI will be developed in this decade. »

Ils affirment le penser oui — comme leurs prédécesseurs le pensaient à chaque décennie depuis soixante ans.

Herbert Simon annonçait en 1965 des machines capables de tout travail humain « d’ici vingt ans ».

Minsky donnait trois à huit ans en 1970.

Puis vint le futuriste maison de Google, Kurzweil, qui prophétise l’AGI pour 2029 depuis si longtemps que la date a eu le temps de devenir plausible par usure.

« Cette décennie » n’est pas une prédiction, c’est un genre littéraire. Le seul horizon temporel que cette industrie ait jamais tenu, c’est le trimestre.

Et il ne faut pas s’en étonner. Comme chacun peut s’en rendre compte, ca marche très bien.

Mais alors, pourquoi vouloir prétendre à des légitimités dont on ne relève pas ?

Peut être par manque de sincérité ?

« Many of them take very seriously the possibility that the road to superintelligence will play out as I’ve described. »

Évidemment qu’ils le prennent au sérieux puisqu’ils sont payés pour.

Leurs valorisations, leurs levées de fonds, leurs salaires à sept chiffres reposent entièrement sur le fait que le public croie à ce scénario.

Sinclair a réglé la question il y a un siècle : il est difficile de faire comprendre quelque chose à un homme dont le salaire dépend de ne pas le comprendre.

Du coup, un sondage de croyances chez les mêmes bénéficiaires de cette croyance, ce n’est pas de l’épistémologie.

Au mieux, c’est un prospectus.

« But consider, just for a moment: what if they’re right? »

Le pari de Pascal, mais sans la transcendance.

L’argument fonctionne à l’identique pour n’importe quelle vision apocalyptique.

On rend l’enjeu infini pour que la probabilité cesse de compter.

C’est la structure de toutes les paniques millénaristes, et de tous les fonds qui les monétisent.

« The scariest realization is that there is no crack team coming to handle this. »

Sur ce point, désaccord complet — mais pas au sens où il l’entend.

Il y a bien au contraire des gerns qui sont aux commandes.

Mais ils ne se payent pas de mots – lui non plus d’ailleurs.

Sauf qu’ils créent un décalage entre la réalité de leurs affaires, et le scénario qu’ils en dessinent.

Et c’est pour ça qu’un post-master de vingt-cinq ans sans expérience de marché peut lever quarante-cinq milliards sur un document PDF.

Le vide qu’il redoute est celui qui l’a produit.

A ceci près, que les autres ne sont peut-être pas si bêtes que ça puisqu’ils ont décidé de lui apporter une correction pour le moins justifiée.

Pour le reste, on ne peut que s’étonner que cette petite campagne de relations publiques fonctionne si bien, personne n’ayant l’air de trouver des difficultés à laisser la parole à quelqu’un qui était l’un des collaborateurs de Samuel Bankman-Fried – lequel est en prison pour 25 ans.

Enfin s’étonner.

On peut aussi ranger un instant l’ironie et regarder le dossier en face, parce que la mécanique financière de son montage est sans doute plus instructive sur le bonhomme que son essai.

La meilleure autopsie que j’en aie vue est celle de Martin Shkreli — qui s’y connaît en la matière.

Déjà, il faut réaliser que ce krach entre directement au panthéon des désastres de Wall Street, quelque part entre LTCM et Amaranth. Fin de cycle classique : les pionniers ont engrangé, puis le FOMO a fait entrer les « faibles », ceux qui ont acheté au sommet, mais qui ont paniqué dès que c’est parti à la baisse.

Ensuite, sur l’arithmétique, il faut réaliser qu’on était sur un levier de x4, soit environ cent vingt milliards d’actifs contrôlés pour trente milliards de fonds propres.

À ce niveau, une baisse de 25 % du marché suffit à ramener l’equity à zéro – ce n’est même pas un scénario noir, c’est une simple règle de trois.

A partir de là, c’est la curée. Dès que l’equity a fondu, les brokers ont pris la main sur le portefeuille pour ne pas finir créanciers d’un compte débiteur.

Et dans le capitalisme darwinien – bien que peut-être schizophrène, les rumeurs de liquidation ont fait le reste. D’autres fonds ont commencé à shorter ses positions pour accélérer la chute et le forcer à capituler.

La liquidation elle-même s’est réglée sous forme d’enchères fermées entre les seuls structures capables d’absorber une masse pareille, avec une telle décote que le repreneur Citadel enregistrait déjà, à l’instant même de la signature, trois à quatre milliards de plus-value latente.

Le sauveteur s’est servi sur le noyé.

Reste l’erreur la plus pédagogique puisque trainent dans tout ça une dizaine de milliards d’actions privées Anthropic qui avaient elle-même été achetées avec de l’argent emprunté.

Autrement dit, de l’illiquide sous LBO.

Quant à la gestion du risque proprement dite, la conviction autocentrée a tenu lieu de calcul — puisque l’AGI allait rendre la finance obsolète, et le marketing paranoiaque a fait le reste.

Les vétérans qui n’y croyaient pas avaient diagnostiqué le coup de folie au premier coup d’œil.

In fine, il n’est pas perdant bien sur. Loin de là.

Sauf si ceux qui lui ont donné de l’argent viennent le réclamer.

Mais c’est une humiliation pour la Valley et le monde de l’IA. Un hedge fund ne se pilote pas à coups de manifestes visionnaires, mais avec une maîtrise clinique de la liquidité et du risque, au milieu de prédateurs qui ne lisent pas les PDF.

La contagion, elle, commence à peine. D’autres fonds exposés à l’IA annonceraient bientôt des pertes de 30 à 40 %.

Heureusement, l’outil reste. L’usage se répand. Et d’autres levées de fonds arrivent pour continuer à nourrir la bête.

La jouissance apocalyptique est une pensée addictive. La certitude d’un bouleversement total nourrit l’ego, fournit un but, dispense des problèmes ordinaires.

Mais une éclipse ne fait pas la fin des temps.

Un dernier mot, plus sérieux encore, sur le risque juridique — déformation professionnelle oblige.

À ce jour, début août 2026, il n’y a ni enquête annoncée de la SEC, ni poursuite formelle des investisseurs. Mais la structure même de l’effondrement dessine plusieurs points de vulnérabilité.

D’abord le contentieux privé. Quand des dizaines de milliards s’évaporent, les investisseurs cherchent mécaniquement à récupérer leur mise – par n’importe quel moyen.

Et, même de faible valeur, une créance reste toujours plus appréciable qu’une perte.

Pour ce faire, deux angles d’attaque leurs sont probablement ouverts.

Le manquement à l’obligation fiduciaire, d’une part – avec un levier x4 et une concentration extrême sur un seul secteur — puces, data centers, minage. Soit des positions difficiles à réconcilier avec ce qui aurait du relever de la gestion prudente des risques.

La transparence des communications, d’autre part. Le 24 juillet, quelques jours avant la liquidation forcée, Aschenbrenner écrivait apparemment encore à ses investisseurs que la baisse créait « certaines des opportunités les plus attrayantes depuis début 2025 ». Et il les invitait à remettre au pot avant le 1er août.

Au-delà du contentieux privé, il y a aussi le régulateur. Même sous Trump, une liquidation de seize milliards d’actions cotées impliquant Goldman Sachs et Citadel va forcément attirer le regard de la SEC pour vérifier qu’il n’y a eu ni manipulation de marché, ni risques systémiques non divulgués.

A ce titre, la presse indique que les déclarations réglementaires du fonds (Form 13F) de mai montraient déjà un montage complexe avec 8,46 milliards de dollars de puts contre les semi-conducteurs, le tout en couverture d’un portefeuille massivement long sur l’infrastructure.

A ce compte, la question sera de savoir si l’information donnée aux investisseurs reflétait fidèlement la mécanique et les risques de l’ensemble.

Certes, il ne s’agit que d’un « risque » juridique mais, entre les montants évaporés, le levier, et cette lettre du 24 juillet appelant de nouveaux capitaux à une semaine du krach, la probabilité d’actions civiles de certains investisseurs dans les mois qui viennent est extrêmement élevée.

La suite au prochain épisode donc.

Non, il ne faut pas interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans

L’Elysée a visiblement décidé de s’offrir une petite séquence de communication à la rentrée, histoire d’apporter enfin quelque chose, n’importe quoi, pour donner l’impression que les dix dernières années de politique publique du numérique n’ont pas été un grand gachis.

Résultat, le Parlement a adopté, mardi 21 juillet, une proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans.

Alors, si on interdit, certes… on aura été les premiers en Europe, quitte à voter un texte qui rassurera les adultes sans protéger les enfants — pire, qui aggravera plusieurs des maux qu’il prétend combattre.

Je sais bien que cette mesure recueille l’assentiment de trois Français sur quatre, mais c’est précisément pour cette raison qu’il faut l’examiner avec méfiance. Les solutions que tout le monde approuve et qui ne fâchent personne sont rarement les solutions sérieuses.

Et ce qui ferait sens ce n’est peut être pas tant de lancer des interdictions symboliques, que de décider enfin de s’occuper du sujet.

Commençons par ce qui devrait clore le débat à lui seul, et qui pourtant est passé presque inaperçu.

À qui cette interdiction s’adresse-t-elle ?

On imagine qu’elle contraint les plateformes, ou qu’elle encadre les parents.

Sauf que, pour ne pas entrer en conflit avec le droit européen — le règlement sur les services numériques, le Digital Services Act, réserve à la seule Commission le pouvoir d’imposer des obligations aux plateformes —, le législateur a retourné l’interdiction contre le seul sujet qu’il lui restait : l’enfant lui-même.

Je ne caricature pas.

C’est la rapporteure du texte au Sénat, Catherine Morin-Desailly, qui l’a formulé en commission mixte paritaire, en parlant sans détour d’une « astuce juridique trouvée pour ne pas entrer en conflit avec le DSA » : la loi « fait peser l’interdiction sur les mineurs, naturellement sans aucun dispositif de sanction ».

Autrement dit, la loi n’interdit… ni aux plateformes… ni aux parents… mais seulement aux enfants.

Comme le dit la Sénatrice, c’est une « astuce juridique« . Et naturellement, aucune sanction n’y est attachée.

C’est une loi qui interdit sans rien interdire, et la même rapporteure le reconnaît d’ailleurs sans ambages : « ce texte, quelle qu’en soit la version, a une portée normative assez limitée ».

On légifère pour l’affichage, et on le fait sur le dos des enfants.

Quitte à réfléchir sérieusement, il faut poser la bonne question.

Or la bonne question n’est pas « faut-il interdire les réseaux sociaux ? ».

Elle est de savoir pourquoi une société laisserait les enfants seuls, des heures durant, sans but, quel que soit l’écran devant eux ?

C’est loin d’être la première fois… On a laissé les enfants des heures devant la télévision. Puis des heures devant les jeux vidéo. Aujourd’hui, des heures devant les réseaux sociaux.

L’objet change à chaque fois.

Le renoncement demeure.

À chaque saut technologique, on délègue à un écran ce qui relève de l’accompagnement, puis on s’alarme de l’écran comme s’il était la cause de ce qu’il ne fait que révéler.

Car le problème n’est pas qu’un adolescent utilise les réseaux.

C’est qu’il y passe cinq heures sans but, en se laissant conduire par l’algorithme, plutôt qu’en s’en servant comme d’un outil qu’il maîtrise.

Cette différence entre l’usage choisi et l’usage subi n’est pas technique. Elle est éducative, au sens le plus ancien et le plus exigeant du terme, et ce qu’on est en train de consacrer, c’est l’abandon du « souci de soi ».

On m’objectera que je minimise, que je fais le jeu des plateformes.

Refuser la diabolisation ne revient pourtant pas verser dans la naïveté technophile. C’est essayer de comprendre la réalité de la technique, de la situation sociale, et des possibilités qui s’offrent à nous.

Autrement dit, sortir du fantasme paranoïaque.

Les réseaux sociaux ne sont ni le mal absolu ni un pur progrès neutre. Ils ont un sens politique certes, mais ils sont d’abord un accélérateur et un révélateur.

Ils n’inventent pas les failles d’un enfant — ils les amplifient.

D’un côté, l’enfant déjà fragile, déjà harcelé, déjà isolé le sera davantage en ligne : le harcèlement de cour de récréation et le harcèlement numérique sont le plus souvent le fait des mêmes personnes, simplement prolongé sur un autre canal.

Mais, symétriquement, l’adolescent curieux, charismatique, bien accompagné en fera un levier formidable d’émancipation : il apprend, il crée, il se relie à des pairs qu’il n’aurait jamais rencontrés, il ouvre une fenêtre sur des mondes que sa condition lui fermait.

Le même outil révèle et accélère ce que la société a déjà — ou n’a pas — déposé dans l’enfant.

C’est pourquoi la mesure du temps passé, sur laquelle tout le discours public s’obstine, est un si mauvais indicateur.

La plupart des études sérieuses montrent que la corrélation avec la souffrance psychique tient bien moins au temps qu’à la qualité de ce que l’algorithme propose.

Au-delà, je pense qu’il y a dans cette loi, une violence plus discrète mais plus profonde encore, à savoir la dépossession des parents.

Ils existent pourtant, et ils sont nombreux, ceux qui prennent le temps de s’occuper de leurs enfants, qui regardent avec eux ce qu’ils font en ligne, qui veulent précisément les éduquer dans la modernité plutôt que contre elle : leur en apprendre le sens, leur apprendre à publier, à vérifier une information, à tenir leur image, à refermer l’application au bon moment.

Ces parents-là font exactement ce que la société réclame — de l’accompagnement, du discernement, du « souci de soi » transmis et enseigné.

Le dispositif initial du Sénat prévoyait pourtant un accès sur autorisation parentale — une façon de laisser le dernier mot à la famille.

La version finalement retenue supprime ce mécanisme, probablement parce qu’il ne permettait d’annoncer un coup politique en Europe.

Il y a pourtant là une question de principe.

Une interdiction générale et indifférenciée inverse cet ordre. Elle présume la défaillance de tous les parents pour viser les manquements de quelques-uns.

Cette loi, c’est une défiance d’État envers les familles, déguisée en protection. Un texte liberticide, et bien au-delà de l’atteinte à la liberté d’information et de communication.

Le parent négligent existe, et c’est précisément là que la puissance publique a un rôle – et on sait à quel point ce rôle devrait aujourd’hui être refondé, retravaillé, nourri, outillé, financé.

Mais la bonne réponse est de contraindre les plateformes et la société à donner les fonctions nécessaires aux familles — contrôles parentaux robustes, comptes adolescents protecteurs par défaut, éducation aux médias à l’école, médiation — non de confisquer la décision à ceux qui l’exercent correctement.

La rapporteure à l’Assemblée nationale, Laure Miller, a eu ces mots en pleine commission : « j’assume pleinement de naviguer à vue : personne ne dispose de suffisamment de recul ».

On légifère à vue, donc, sur la santé mentale et la vie sociale d’une génération.

L’aveu a provoqué la réaction, salutaire, d’une sénatrice pourtant loin d’être une opposante de principe, Sylvie Robert : « je suis étonnée d’entendre une parlementaire assumer de naviguer à vue sur un sujet aussi important. […] Souhaitez-vous juste permettre au Président de la République et à la ministre déléguée chargée du numérique de plastronner le 1er septembre ? Je n’ai jamais entendu de tels propos. »

Et l’on comprend son soupçon quand on répète que l’exécutif affiche un bilan singulièrement léger après une décennie de politique publique du numérique, et que tout semble se jouer à la nécessité d’une entrée en vigueur au 1er septembre, pour la symbolique du calendrier.

Cette navigation à vue a des conséquences très concrètes puisque les parlementaires qui votent le texte sont eux-mêmes incapables de dire ce qu’il interdit.

S’applique-t-il aux vidéos en ligne ? Aux jeux vidéo ? Aux forums de discussion ? À WhatsApp ?

Les deux rapporteures se contredisent le jour même du vote : l’une affirme que WhatsApp n’est pas concerné, quand le président de la commission d’enquête sur TikTok révèle que le cabinet ministériel lui a répondu, informellement, l’inverse.

Reste la question que personne ne veut regarder en face, à savoir que pour interdire l’accès aux mineurs, il faut vérifier l’âge de tout le monde, adultes compris.

À un mois et demi de l’entrée en vigueur annoncée, personne ne sait comment.

La suppression, en CMP, de la mention de l’Arcom a même retiré du texte son unique référence à la vérification d’âge.

Pourtant, on sait maintenant que les techniques disponibles sont, ou bien intrusives, ou bien inefficaces — le plus souvent les deux.

L’estimation par reconnaissance faciale est truffée de biais (les outils se trompent d’un an et demi sur une adolescente à la peau foncée) et se déjoue en fronçant les sourcils, comme le font déjà les jeunes Australiens.

La vérification par pièce d’identité, elle, revient à constituer, au nom de la protection de l’enfance, le plus grand fichier de données personnelles jamais assemblé — avec les risques de fuite que l’actualité récente a cruellement illustrés.

La ministre a promis une prétendue « réponse binaire » ne transmettant aucune identité… sauf que quelques semaines plus tard, elle présentait sur ses propres réseaux des dispositifs réclamant le téléversement d’une carte d’identité.

Et lorsqu’on demande, en commission, qui assurera ce contrôle — France Identité, un dispositif européen, un prestataire privé ? —, la rapporteure du Sénat n’a d’autre réponse que celle-ci : « c’est à la ministre chargée du numérique qu’il faudrait poser cette question. »

Laquelle propose une « réponse binaire » donc.

Le pire est que cette usine à gaz produit l’inverse de son objectif.

L’instauration du contrôle d’âge sur les sites pornographiques a déjà eu pour effet d’en pousser certains à cesser toute vérification — renvoyant les mineurs vers des contenus plus dangereux encore.

Et l’interdiction des grandes plateformes, où la modération existe, si insuffisante soit-elle, déportera les adolescents vers les forums obscurs, les messageries chiffrées, les espaces non régulés — là précisément où les prédateurs vont les chercher.

On ne rend pas les enfants plus sûrs. On les rend juste invisibles.

Encore une fois, la mesure est politique – l’Elysée souhaitant apparemment pouvoir présenter la France comme une pionnière.

Mais l’expérience a déjà été tentée ailleurs, et son bilan est accablant.

En Australie, six mois après l’interdiction une étude évaluée par les pairs, publiée dans le British Medical Journal, constate un effet quasi nul : peu de changement chez les plus jeunes, une hausse même de l’usage chez les plus âgés.

Les deux tiers des utilisateurs contournent la mesure — faux comptes, comptes d’aînés, réseaux privés virtuels, maquillage pour tromper les caméras.

Mais l’exemple qui devrait faire réfléchir n’est pas l’Australie — c’est la Chine, et personne n’ose tirer la comparaison.

Surtout pas bien sur le gouvernement qui tient à sa victoire et à son petit bilan.

Voilà pourtant vingt ans que Pékin applique cette politique de la façon la plus dure et la plus répressive qui soit : couvre-feu numérique nocturne, plafonds de temps d’écran, vérification d’identité obligatoire par carte, reconnaissance faciale, systèmes de détection des mineurs utilisant le compte d’un parent.

Résultat ? Plus de trois quarts des mineurs contournent le dispositif et l’agence de presse d’État elle-même reconnaît que ces mesures « existent en nom seulement ».

Les enfants chinois sont présents partout sur les réseaux.

Et le pays a vu prospérer des camps sinistres de « désintoxication » pour les adolescents jugés accros – dont certains ont recouru aux électrochocs.

Voilà le terme logique de la pensée de l’interdiction. La leçon est imparable. Même l’État le plus autoritaire, le mieux outillé, le moins scrupuleux sur les libertés n’a pas réussi à interdire les écrans aux adolescents, ne réussissant qu’à fabriquer du contournement, un marché noir et une industrie de la souffrance.

Pour finir, l’arsenal français et européen existe déjà grâce au Digital Services Act. — nul besoin d’inventer quoi que ce soit.

Puisque la corrélation avec la dangerosité tient à la qualité de ce que l’algorithme propose, c’est sur l’algorithme qu’il faut intervenir.

Concrètement, on peut déjà imposer aux plateformes des obligations de transparence, leur interdire certains types de contenus servis aux mineurs, de proscrire les corrélations et les mécaniques de rétention les plus toxiques.

La Commission européenne l’a déjà entrepris via la DGConnect, mettant en demeure TikTok, puis Meta, sur le caractère « addictif » de leur conception — scroll infini, lecture automatique, notifications, recommandations —, en exigeant qu’ils débranchent ou réaménagent ces fonctionnalités.

L’approche est plus difficile à esquiver pour les plateformes, car elle touche au cœur de leur modèle, et se prête mal aux débats sur la liberté d’expression.

C’est d’ailleurs la voie que recommande le comité d’experts réuni par la présidente de la Commission européenne, qui prône un accès progressif et gradué jusqu’à dix-huit ans, à mille lieues du couperet « binaire » à quinze ans.

D’ailleurs, le message de Bruxelles, résumé sans fard par la rapporteure du Sénat, devrait nous couvrir de ridicule : « moins vous en faites, mieux on se porte. »

Il ne faut pas laisser dire que cette interdiction serait « la seule mesure responsable » – sans même ajouter que la seule mesure responsable aurait été de traiter correctement le sujet du numérique depuis dix ans et d’avoir permis à des plateformes françaises et européennes d’émerger au niveau du mondial.

Cette mesure est uniquement la manière la plus commode de paraître agir sans consentir à l’effort réel que la protection des enfants exige.

Le courage politique ne consiste pas à interdire — c’est facile, c’est consensuel, cela ne fâche personne.

Il consiste à contraindre les plateformes à changer leur conception, à ouvrir leurs données à la recherche, à financer la prévention, à outiller les familles et les écoles.

Il consiste à avoir des plateformes françaises et européennes, proches de leurs usagers et de leurs gouvernements, qui servent de relais.

Il consiste à investir dans des normes, des standards et des projets internationaux qui permettent de traduire technologiquement les valeurs que l’on souhaite défendre en tant que société.

C’est plus lent, plus ardu, moins télégénique.

Cela ne fait pas un bon slogan pour la rentrée politique de septembre.

En 2026, les policiers utilisent des drones, les médecins des intelligences artificielles, et les adolescents utilisent des téléphones pour se parler les uns aux autres. La capacité pour des enfants de se relier entre eux et au monde entier est l’un des plus grands progrès de communication de notre histoire. Veut-on vraiment qu’ils atteignent quinze ans sans y avoir jamais été initiés, pour les y jeter ensuite sans apprentissage — comme on apprendrait à nager en interdisant l’eau puis en poussant l’enfant dans le grand bain ?

2026, Trump, le Venezuela et la balkanisation du monde

Donald Trump a annoncé samedi que les États-Unis allaient « diriger » le Venezuela suite à une opération américaine extraordinaire qui a abouti à la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores.

Voilà bien une annonce vague à souhait.

Cela pourrait signifier installer un leader aligné sur les intérêts nationaux américains, ou mettre en place un gouvernement fantoche rempli de marionnettes choisies sur mesure.

Certes, tout reste à faire, mais peut-être pas par les États-Unis qui n’ont pas toujours brillé par leur finesse en matière d’interventions étrangères.

Et la pire option, la plus stupide que Trump pourrait choisir ?

Une occupation militaire.

Autant les vénézuéliens ont de nombreuses raisons de se réjouir de se voir débarassés sans bain de sang d’un dictateur qui les volait de leur pays, autant faudrait-il éviter de transformer la situation en un nouvel Irak ou un nouvel Afghanistan,

Donald Trump n’a peut être pas peur d’envoyer « des bottes sur place« , mais face aux insurgés en petits groupes, le bilan de l’armée américaine reste médiocre.

Avec les tactiques de guérilla et la multiplication des groupes armés de paramilitaires ou des narcotrafiquants – qui peuvent parfaitement s’analyser comme des groupes ethniques ou politiques, l’opération risquerait de se transformer en un sérieux bourbier.

Sans oublier la présence militaire russe ainsi que les importants investissements en infrastructures de la Chine.

Mais c’est peut-être la raison pour laquelle le régime actuel semble devoir rester en place sous la direction de l’ancienne vice-présidente, en se concentrant principalement sur l’exploitation des actifs pétroliers du pays.

Pas de guerre, ni de guerre civile, mais une forme de vassalisation économique plus ou moins directe selon les secteurs d’activité.

Sur le plan des commentaires et des analyses, je n’ai vu personne employer le terme de « colonialisme » – sauf peut-être, indirectement, le gouvernement venezuélien.

Ca y ressemble pourtant beaucoup, et ce serait plus logique encore d’employer ce terme ici que quand on parle de numérique.

Sur le plan international, on peut s’attendre à encore plus de tensions que d’habitude (si c’est encore possible) sur la scène politique internationale dans les prochaines semaines.

Ca va parler du Groenland, mais aussi de Gaza, de l’Ukraine, etc.

Et sur le plan juridique, le caractère remarquable de cette action de Donald Trump n’est pas tant le mépris du droit international – qu’il méprise et combat depuis longtemps – que de l’équilibre des États et de la paix mondiale.

La toute-puissance américaine est loin d’être absolue.

Avant toute chose, elle repose sur la globalisation des échanges et de l’information.

À défaut, on reviendra à un ralentissement des échanges, mais aussi et d’abord dans le numérique numérique, avec des fractures qui pourraient isoler les écosystèmes technologiques et freiner l’innovation globale.

A ce compte, le véritable danger de la souveraineté, ce serait la balkanisation : des clouds souverains hermétiques, des protocoles incompatibles les pays, une cyber-guerre permanente non plus comme une exception, mais comme la règle des échanges internationaux.

Balkanisation, un terme un peu oublié qui reviendra peut-être à la mode en 2026 – dans tous les sens du terme.


Tout en restant sur le sujet des Etats-Unis, mais pour souhaiter malgré tout une bonne année 2026 à tout le monde, et commencer plus agréablement qu’en commentant ce qui nous échappe, une bonne idée serait d’aller lire cet excellent essai de Dan Wang sur l’importance d’aller régulièrement à San Francisco – et en Chine, et qui me rappelle deux articles que j’avais écrit pour Esprit, l’un en 2011 et l’autre en 2016.

Mais, plus important encore à mon sens, il serait important de se souvenir que le 4 juillet 2026 marquera le 250e anniversaire des Etats-Unis d’Amérique.

Il est bien évident que cet événement symbolique sera d’une importance majeure dans la compréhension de la politique américaine et mondiale à venir.

Et pour se mettre dans le bon état d’esprit, pourquoi ne commencer par regarder le documentaire de Ken Burns sur la Révolution américaine – gratuit sur PBS sans avoir besoin d’abonnement à un service de streaming.

Et bonne année bien sur.

Gouvernement après gouvernement, le numérique reste mal aimé et mal compris par les politiques

Dans la crise politique que traverse la France depuis la dissolution de 2024, le nouveau, et peut-être éphémère, gouvernement Lecornu se caractérise tout spécialement par sa vision numérique, à savoir un bulletpoint au sein d’un Ministère de la transformation et de l’action publique, de l’intelligence artificielle et du numérique.

C’est une première, et pas des meilleures.

Le précédent gouvernement rattachait le numérique à l’Enseignement Supérieur et à la Recherche, ce qui était déjà une façon d’éloigner le sujet de Bercy, du Ministère de l’Industrie, et d’en faire un sujet secondaire.

Plus question désormais de se voiler la face et de chercher à développer une quelconque industrie numérique que ce soit, si le gouvernement s’intéresse au numérique, c’est en tant qu’usager et consommateur.

Le numérique en France, c’est un truc qu’on achète chez les autres, pas un truc qu’on fabrique et qu’on leur vend.

Au vu des enjeux sociétaux et économiques de ce sujet, et au regard des compétences extraordinaires qui sommeillent en France dans ce domaine, il n’est pas certain que ce soit un choix très judicieux.

Nul doute que des secrétariats d’état à l’intelligence artificielle et au numérique viendront soutenir cette nouvelle ministre, mais la vision est claire, et le ton est donné.

Pourtant, face à l’accélération numérique qui nous touche de partout, il faudrait d’abord débattre des valeurs, de la justice sociale et du progrès.

Et pour y arriver, il faudrait pouvoir donner le « la » à tous les français qui se passionnent pour cette grande aventure collective qu’est le numérique.

Et pas seulement se demander comment elle se traduit en achat ou en dépenses pour l’administration.

Hélas, voilà ce qui ressemble encore à un coup manqué.

Peut-être la prochaine fois ?

Encore une fois.

Avec un retour à Bercy ?

Pour revenir à l’industrie.

Ou peut-être même avec un Haut-Commissariat ?

Quelque chose de plus transversal qui serait enfin pleinement au développement de la nouvelle société numérique qui se développe chaque jour sous nos yeux ?

Sans nous.

Ou en tout cas, sans nos gouvernements.

Face à la canicule, pourquoi ne pas tout simplement installer la clim ?

Comme beaucoup s’en doutaient, à la veille de l’été, la suspension de l’aide MaPrimeRénov’ était une erreur majeure du gouvernement.

La canicule est là, les températures explosent, les gens s’épuisent le jour et n’arrivent pas à dormir la nuit.

Et l’Etat apparaît comme impuissant.

Quant aux médias qui abordent le sujet, on ne peut que ressentir une forme de sidération face à la multiplication des recettes de grands-mères qui évitent autant que possible d’aborder la question de la climatisation.

Car pour toutes les personnes qui ont vécu dans des pays chauds et développés à l’étranger – au Japon pour ce qui me concerne, la climatisation est une évidence.

Il s’agit là bas d’un dispositif de base dont quasiment tous les foyers sont équipés et qui n’est vu par personne comme posant la moindre difficulté.

Et surtout, c’est le dispositif le plus efficace, seul capable de ramener simplement les températures sous les 30 degrés, voire sous les 25 degrés – permettant ainsi de sauver jusqu’à 195 000 vies par an dans le monde.

Sans ajouter que les gens font de toute façon tourner des ventilateurs qui consomment également, et que les climatiseurs réversibles sont bien utiles en hiver, où ils consomment largement moins que les radiateurs électriques plebiscités par l’état depuis des décennies.

Alors pourquoi ce rejet en France ? Quasiment un rejet culturel, voire idéologique.

Qu’il s’agisse de la consommation électrique ou du reste, les arguments laissent tout de même un peu pantois – la création « d’ilots de chaleur »‘ liée au rejet de l’air de chaud à l’extérieur oublie par exemple le fait que l’air chaud en question dispose ensuite de centaines de mètres voire de kilomètres d’espace pour se dissiper et qu’aucun phénomène similaire n’est constaté à l’étranger, y compris en espace urbain.

Alors certes, il faut reconstruire ou rénover beaucoup de batiments pour remettre des murs de qualité et créer des ouvertures traversantes.

Sauf qu’il est nécessaire de trouver une solution aujourd’hui, et ce pour les logements que les gens habitent actuellement.

Bien sur, ce n’est pas suffisant.

Au niveau des politiques publiques, il aurait été de bon ton de maintenir le dispositif MaPrimRénov’ – ne serait-ce que pour permettre à la climatisation de fonctionner plus facilement dans des logements mieux structurés.

Mais il serait aussi utile d’intégrer la notion de confort thermique en été dans les critères du DPE, voire dans les critères de décence des logements en général.

Et surtout, il faut rediriger un peu la politique française du logement de la lutte contre le froid vers la lutte contre le chaud.

Concrètement, les batiments publics et les nouveaux batiments privés devraient aujourd’hui mieux prendre en compte la survenance de périodes de forte chaleur, et prévoir des mécanismes de refroissement objectivement efficaces, sans se laisser aller à des présupposés plus idéologiques qu’autre chose.

Quelle que soient leur importance à moyen et long terme, l’analyse des pouvoirs publics et des administrations ne peut pas rester bloquée sur la seule combinaison du réchauffement climatique et de la sobriété énergétique.

La logique, le bon sens et les expériences étrangères montrent qu’il faut y ajouter la prise en compte dudit confort thermique, et la solution de la climatisation, sans hypocrisie, mais sans s’y limiter bien sur.

A défaut, les français en seront réduits à disposer chaque année de nouveaux numéros verts et de conseils toujours plus fantastiques à base de bouteilles froides, de ventilateurs et de serviettes mouillées.

De toute façon, comme souvent, les gens votent avec leurs pieds.

Les ventes de climatisation portable explosent depuis quelques jours, et il est certain que les foyers qui en ont les moyens installeront la clim dans les mois qui suivront l’été.

Une fois de plus, cela ne fera qu’ajouter qu sentiment croissant de décalage entre l’état, les politiques et la réalité des français.

Selon le Code de la Légion d’honneur, l’exclusion de Nicolas Sarkozy est automatique et ne dépend ni d’Emmanuel Macron, ni de personne

Je dois avouer avoir été surpris de lire dans la presse que Emmanuel Macron ne prendrait aucune décision relative à l’exclusion de Nicolas Sarkozy de l’ordre national de la Légion d’honneur.

Par exemple dans Le Figaro : https://www.lefigaro.fr/politique/emmanuel-macron-assure-qu-il-ne-prendra-aucune-decision-de-retrait-de-legion-d-honneur-a-nicolas-sarkozy-20250424

Or, l’ordre national de la Légion d’honneur est régi par le Code de la Légion d’honneur, de la Médaille militaire et de l’ordre national du Mérite : https://www.legifrance.gouv.fr/codes/texte_lc/LEGITEXT000006071007/2025-04-25/

Faisons donc un peu de droit des médailles.

Déjà, comme chacun pourra le constater, malgré un certain nombre de dispositions assez surranées, le Code est très précis.

Il prévoit notamment dans son article R91 :

« Sont exclues de l’ordre :

1° Les personnes condamnées pour crime ;

2° Celles condamnées à une peine d’emprisonnement sans sursis égale ou supérieure à un an. »

En aparté, les dirigeants d’entreprise seront sans doute chagrinés de noter que l’article R95 du Code prévoit toujours la possibilité de les sanctionner en cas de faillite – avec quand même autour de 70 000 entreprises prévues comme en défaut pour cette année :

« L’exercice des droits et prérogatives ainsi que le traitement attachés à la qualité de membre de l’ordre peuvent être suspendus en totalité ou en partie soit en cas de condamnation à une peine correctionnelle, soit en cas de faillite. »

Mais pour ce qui concerne Nicolas Sarkozy, ayant été condamné à une peine d’emprisonnement sans sursis supérieure à un an, l’article R91 s’applique et il est donc exclu de l’ordre.

Alors certes, Emmanuel Macron n’est pas d’accord.

Mais même si le Président de la République est le Grand Maître de l’ordre, il n’est pas pour autant le seul maître à bord.

Primo, la décision ne dépend pas de lui.

Elle est automatique.

La Cour de cassation l’a d’ailleurs dit en 1992 : « la perte de son titre par un titulaire (…) est la conséquence nécessaire et l’accessoire obligé« .

Secundo, la mise en oeuvre de la décision ne dépend pas plus de lui.

En effet, l’ordre dispose d’un Grand Chancelier, toujours un militaire de très haut grade.

Aujourd’hui, il s’agit de François Lecointre, l’ancien chef d’état major des armées nommé par Emmanuel Macron en 2017, à la suite du départ du Général Villiers : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Lecointre_(militaire)

Or, selon l’article R107 du Code, c’est le Grand Chancelier qui doit procéder à la destitution d’un membre exclu en application de l’article R91, et non le Grand Maître :

« Dans les cas prévus au second alinéa de l’article R. 90 et à l’article R. 91, le grand chancelier informe le conseil de l’ordre et constate, par arrêté, l’exclusion de l’ordre.« 

D’ailleurs, il n’a pas grand chose à faire puisqu’il est supposé informer et constater, soit envoyer un courrier et rédiger un arrêté.

Aucune décision n’a donc besoin d’être prise, par personne.

Dès lors qu’il est condamné, Nicolas Sarkozy est exclu.

Et les dispositions de l’article R107 ne signifie aucunement qu’il peut imposer un délai ou y mettre des conditions supplémentaires.

Leur justification est toute simple.

Dans la majorité des situations, ni l’ordre, ni le public ne serait au courant d’une condamnation.

Si tout le monde est au courant pour Nicolas Sarkozy, c’est en raison de la médiatisation particulière dont a fait l’objet son procès.

L’article R98 du Code prévoit d’ailleurs que l’ordre soit informé des condamnations directement par la justice ou par les ministères concernés :

« Le ministre de la justice et le ministre de la défense transmettent au grand chancelier des copies de tous les jugements et arrêts rendus en matière criminelle et correctionnelle concernant des membres de l’ordre et des bénéficiaires de distinctions de l’ordre.

Chacun des ministres intéressés transmet au grand chancelier les décisions des juridictions disciplinaires relevant de son autorité. »

Cela permet que le Grand Chancelier soit informé des condamnations et qu’il puisse prévenir l’ordre, garantissant ainsi que la décoration ne soit pas exploitée illicitement en public.

Dès lors, on voit mal quelles pourraient être les alternatives que le Grand Maître de l’ordre pourrait trouver pour que le Grand Chancelier de l’ordre s’évite de devoir constater l’exclusion de Nicolas Sarkozy et qu’il puisse s’abstenir d’en informer le conseil de l’ordre.

Ou alors, il faudrait qu’il refuse d’exécuter une décision de justice ainsi que le Code qui régit l’ordre qu’il est chargé de diriger.

Il s’exposerait alors à d’intéressantes procédures administratives au regard de ce qui apparaît comme une compétence liée.

Quant au juge pénal qui serait potentiellement chargé de décider si Nicolas Sarkozy serait en infraction vis-à-vis de l’article 433-14 du Code pénal, il ne serait sans doute pas tenu par l’absence de décision du Grand Chancelier puisque la Cour de cassation a précisé qu’il s’agissait d’une « conséquence nécessaire » et d’un accessoire obligé.

Mais les nouveaux jurisconsultes que sont nos technocrates et hauts fonctionnaires savent toujours faire preuve d’imagination juridique quand il s’agit de défendre les intérêts qui ont l’heur de leur plaire.

Sur ce point, le journal Le Monde semble dire que divers membres de l’ordre ne l’entendraient d’ailleurs pas de cette oreille : https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/04/25/emmanuel-macron-decide-de-ne-pas-retirer-la-legion-d-honneur-a-nicolas-sarkozy_6599862_823448.html

Ils auraient bien raison.

A noter cependant pour l’anecdote que, même exclu, Nicolas Sarkozy ne disparaitra de toute façon pas complètement des apparats de la Légion d’honneur puisque son nom pourrait rester gravé sur le grand collier, juste après Jacques Chirac, et juste avant François Hollande.

Ce ne serait pas la première fois puisque les hasards de l’histoire avaient déjà fait que le nom de Philippe Pétain s’était retrouvé à précéder celui du Général de Gaulle – lequel avait été inscrit à deux reprises.

Les Etats-Unis vont ils rester le prédateur alpha dans la chaîne de valeur économique mondiale ?

Mais quelle mouche a donc pris Donald Trump d’imposer des taxes douanières et de mettre fin de cette façon à un système qui fondait (ou semblait fonder) la prospérité et la puissance économique des Etats-Unis ?

Certes, cela faisait visiblement longtemps qu’il y réfléchissait.

Mais tout de même.

La mise en oeuvre de son agenda protectionniste va bien au-delà de ce que prévoyaient les analystes.

Qu’il s’agisse des particuliers, des entreprises ou des marchés financiers, tous vont être impactés.

Ne serait-ce que dans le numérique, les multinationales américaines bénéficient depuis plus de 40 ans d’un accès sans limites et quasiment sans contraintes au marché européen ainsi qu’à de nombreux autres marchés étrangers.

Les prix des services américains en lignes vont désormais nécessairement devoir augmenter.

Jusqu’à les rendre moins compétitives face à des offres locales qui étaient pour l’instant écrasées par leur puissance de réseau et leur marketing ?

On verra bien.

Avec la trésorerie accumulée depuis des années, ils ont de marge.

Peut être aussi que, face à des Etats-Unis qui ne sont plus un allié économique, leurs partenaires commerciaux seront désormais beaucoup moins coulants vis-à-vis des atteintes aux données personnelles, à la concurrence ou aux règles des marchés publics – à cet égard, on ne peut que regretter le manque de vision de l’école polytechnique ou du ministère de l’éducation nationale qui viennent tout deux d’annoncer d’importants contrats avec Microsoft.

Sur le plan théorique, Donald Trump explique avec naïveté que les déséquilibres commerciaux devraient s’analyser comme le compte de résultat de la société Etats-Unis Inc., et non comme l’aboutissement de chaînes d’approvisionnement hautement spécialisées, croisées, interdépendantes.

Visiblement, en 2025, bien qu’entouré par des conseillers comme Elon Musk, Jeff Bezos ou Mark Zuckerberg, il semble considèrer que c’est le travail en usine qui serait encore la source du développement économique.

Adieu donc les décennies d’innovation, d’augmentation de la productivité et de libre-échange qui avaient cours depuis la fin de la seconde guerre mondiale ?

Avec le risque de remettre en cause le statut des Etats-Unis en tant que « prédateur » principal au sommet de la chaîne alimentaire de la valeur industrielle, le leader mondial des services et de l’innovation.

Comme si cette position était naturelle, venue du ciel, et qu’elle ne reposait pas justement sur un système élaboré au fur et à mesure du temps.

Quant à la justification des pourcentages de droits de douane imposés par Donald Trump, nombreux sont ceux qui essayent d’en trouver la justification.

Mais peu importe en réalité.

Les prélèvements proposés et faussement présentés comme « réciproques » ne relèvent que d’un calcul approximatif parce qu’il s’agit d’une décision politique et non d’une décision économique.

Malgré le discours, il ne s’agit nullement d’égaliser les barrières tarifaires et non tarifaires auxquelles seraient confrontés les exportateurs américains.

Il s’agit d’un rejet idéologique de tous les accords commerciaux signés par les États-Unis, ainsi que d’une tentative probablement vouée à l’échec de réimporter les investissements manufacturiers étrangers.

D’une grande renégociation en fait.

Et très pragmatique aussi. Qu’importent les annonces, on change les dates et les délais. Qu’importe la logique économique, on exempte les secteurs qui risqueraient de poser problème. Etc.

Sauf que les conséquences sont lourdes.

Dans la tech par exemple, la fenêtre des entrées en bourse est sans doute fermée pour les 3 à 6 mois qui viennent et les levées de fonds vont être extrêmement ralenties.

Quant à l’Union européenne, qui était une sorte de jardin dorée pour la tech américaine, on commence désormais à parler de reconstruire une stack souveraine qui irait bien au-delà du cloud.

Alors, tous ces risques pour quel profit au final ?

Parce que, vu de l’extérieur, on se demande quand même ce que les Etats-Unis pourraient bien obtenir de plus.

    Les Etats-Unis oublient que leur pouvoir est d’abord un pouvoir délégué

    En 1989, Michael Walzer affirmait que les Etats-Unis ne sont pas une « patrie », qu’ils ne sont unis ni par l’ethnicitén ni par la religion, et qu’ils n’ont pas de destin national singulier – que le manifest destiny n’existe pas.

    La seule légitimité des Etats-Unis en tant que nation, c’est d’être uni par sa Constitution, son histoire, sa religion civile autour de celle-ci, son engagement en faveur de la démocratie et, last but not least, sa géographie où l’est et l’ouest font pression sur tout ce qui trouve entre les deux.

    Et, si Noam Chomsky a toujours critiqué la projection utilitariste d’un prétendu rêve américain sur le reste du monde, beaucoup de baby boomers ont grandi en voyant l’Amérique comme la forteresse du monde libre contre le nazisme, le fascisme, le communisme et les différentes incarnations du totalitarisme.

    Mais cette puissance qui a fait des Etats-Unis le primum inter partes des nations occidentales, n’est qu’une puissance déléguée, et ce au titre de la légitimité morale des institutions américaines.

    D’où l’expression faisant des Etats-Unis « le gendarme du monde« .

    D’ailleurs, à l’image de la France ou du Royaume-Uni, seuls les pays qui contestent au moins partiellement cette primauté, pour des raisons historiques ou philosophiques, restent dotés d’une armée, d’une diplomatie, de services publics en propre, d’une industrie culturelle, etc.

    Autrement dit, d’une souveraineté.

    Quant aux autres, ils ont choisi de déléguer ces pouvoirs au grand frère américain, avec des choix divers quant au mix qui aurait leur préférence. Avec ou sans armée. Avec ou sans culture. Avec ou sans industrie. Etc. Chacun en fonction de ses préférences et de ses capacités.

    Naturellement cette situation est immensément favorable aux Etats-Unis qui en retirent un pouvoir énorme et des retombées financières considérables – qu’il s’agisse de vendre des F35, des sous-marins ou du numérique, difficile de refuser trop de choses à celui qui est devenu le garant de votre sécurité.

    Mais c’est un deal.

    `Ne pas avoir à s’inquiéter de disposer d’une armée régulière, voir son accès aux marchés internationaux protégé, bénéficier d’un état de droit partagé, ce sont aussi des avantages considérables.

    Qu’il s’agisse du plan Marshall ou de la constitution de l’Union Européenne, il s’agissait d’actes assistance mutuelle où toutes les parties avaient toujours quelque chose à gagner.

    Mais que la légitimité morale des Etats-Unis disparaisse, et ils ne représenteront plus que « la politique de la puissance et du triomphe de la richesse » – pour citer encore une fois Michael Walzer.

    En reprenant à la virgule près, la vision du conflit ukrainien propagée par le Kremlin, y compris de ses origines, Donald Trump scandalise. En tendant une embuscade au président ukrainien dans le bureau ovale, il brutalise.

    Et, au fur et fur à mesure, la rupture qui se dessine est d’autant plus profonde qu’elle est morale.

    Mais dès lors, quelle légitimité pourraient avoir les Etats-Unis pour continuer à exercer leur imperium ? `

    Comme tout pouvoir républicain, ce pouvoir ne peut être que délégué, et ce n’est que pour les besoins de la propagande que Virgile assignait un « empire sans fin » à Énée sous les auspices de Jupiter et pour la gloire de Mars.

    Mais si cette délégation ne fait plus sens, toute la propagande du monde n’y pourra rien et chacun commencera à reprendre sa souveraineté.

    C’est vrai tout autant pour les européens que pour les japonais, les coréens, les australiens et l’ensemble des autres nations occidentales qui assurent la primauté de la richesse des Etats-Unis, par l’ouverture de leurs marchés et leur allégeance diplomatique, technologique et militaire.

    Mais quelle importance si les nouveaux technoligarques américains ont eu le temps de se servir au passage ?

    D’où l’importance de réagir au plus vite, et de réaffirmer l’importance du caractère délégué du pouvoir américain, même militaire, même écrasant.