Dans la MIT Tech Review: de Piketty à Brynjolfsson, quel rôle joue la technologie dans l’accroissement des inégalités?

What Role Does Technology Play in Record Levels of Income Inequality? | MIT Technology Review

Ce n’est pas peu dire que Thomas Piketty aura eu un impact durable sur les technologies thinkers américains – et ce depuis plus d’une dizaine d’années.

David Rotman avait déjà lancé le débat dans la MIT Tech Review en 2013 en écrivant un article inquiétant qui reprenait les travaux de Erik Brynjolfsson sur le rôle très peu schumpeterien de la technologie dans la destruction d’emplois.

Il récidive avec cet article sur le rôle de la technologie dans l’accroissement des inégalités :

  • les statistiques confirment l’impression de décalage entre les pauvres et les super-riches dans la Silicon Valley : le revenu moyen y est de 94000 dollars annuels contre 53000 dans le reste des USA, mais 31% des emplois restent payés 16$ de l’heure ou moins
  • de plus en plus d’analystes estiment que cette situation va se généraliser à l’ensemble des USA et cette prise de conscience est l’une des principales causes de succès du livre de Thomas Piketty
  • la croissance des inégalités parallèle au progrès technologique apparaît comme une nouveauté qui remet en question le principe de la méritocratie et la gestion de l’innovation

Reste à comprendre le rôle joué par la technologie dans ce processus d’accroissement des inégalités :

  • pour, Erik Brynjolfsson, c’est directement la technologie qui est le principal facteur de croissance des inégalités
  • la raison tient à ce que la technologie ne garantit aucunement la répartition égalitaire des gains de productivité qu’elle génère, l’effet « winner takes it all » joue à plein et favoriser la constitution de monopoles ou quasi-monopoles – cf « The Economics of Superstars » de Sherwin Rosen en 1981
  • l’impact de ces superstars technologiques est global pour l’ensemble de l’économie – cf « New World Order » dans le numéro de juillet/août de Foreign Affairs
  • ce  phénomène est encore plus marqué dans le modèle décrit par Piketty puisque ce sont les supermanagers créatifs qui accaparent simultanément la richesse produite, et la capacité de créer de nouvelles richesses – la concentration ne se fait même plus au niveau des entreprises, mais directement au niveau des personnes… on passe à des monopoles qui seraient quasiment détenus directement par des individus

Dans le même temps, l’accroissement des inégalités crée un cercle vicieux pour la population dans un ensemble :

  • avec l’augmentation du niveau d’automatisation, la capacité créative est la chose la plus valorisée au niveau des individus
  • la capacité créative est liée au niveau d’éducation qui devient un marqueur indispensable de la réussite professionnelle – un bac+3 représentait 17411$ de plus qu’un baccalauréat pour un américain en 1979, c’était 34969$ en 2012
  • la demande devient exponentielle pour les emplois les plus créatifs, mais de plus en plus faible et de moins en moins rémunérée pour ceux qui le sont moins
  • la gentrification tourne à plein et les personnes les mieux payées repoussent les autres hors du système en faisant monter les prix de l’ensemble des services du quotidien – la Californie est la 8e économie du monde mais présente le plus haut niveau de pauvreté des USA
  • la reproduction des élites joue à plein – pour Piketty, le revenu des parents est le meilleur indicateur d’entrée dans la Ivy League, pour Judy Miner en Californie, le code postal suffit déjà
  • en matière d’accès à l’éducation, le décalage est immense entre les paroles et les actes
  • on biaise le débat en mettant l’accent sur le niveau général de l’éducation car les écoles de bon niveau existent mais sont de moins en moins accessibles à l’ensemble de la population

Comme le conclut David Grusky de Stanford, « si les gens ne sont pas peuvent pas rejoindre les emplois créés par la technologie, c’est d’abord parce que nos institutions publiques n’ont pas fonctionné ».

Comme le suggère Piketty, et David Rotman à sa suite, cette constatation devrait logiquement amener à la question de la redistribution des revenus.

Mais là, c’est le blocage. La redistribution des revenus est un gros mot aux Etats-Unis, et surtout nombreux sont ceux qui pensent que c’est la technologie elle-même qui apportera ses propres solutions aux problèmes qu’elle crée. A écouter David Gursky, redistribuer les revenus ne serait qu’une façon de traiter le symptome et risquerait de déboucher sur la taxation injuste de ceux qui ont réussi à innover.

L’analyse de David Gursky est juste si on se contente de limiter la question à celle de l’éducation. Mais c’est l’un des principaux apports de Thomas Piketty que d’avoir su généraliser le problème à bien d’autres sujets, et à le rendre aussi transversal que peut l’être la technologie – quid par exemple des autres services publics qui sont aussi importants que l’éducation dans l’accès de la population à la réussite comme la santé, les transports, le droit du travail, la gouvernance d’entreprise, etc.

Comme le conclut David Rotman, le problème est politique.

Ceux qui sont intéressés par le sujet peuvent profiter des archives de la MIT Tech Review pour retrouver un article de Robert Solow réclamant qu’on fasse la différence entre la sensation humiliante de perdre son emploi face à une machine, et la réalité du processus de destruction créatrice des anciens emplois par de nouveaux emplois.

L’article est ici : What Role Does Technology Play in Record Levels of Income Inequality? | MIT Technology Review.

Un essai inédit de 1959 par Isaac Asimov sur la créativité et l’innovation

Published for the First Time: a 1959 Essay by Isaac Asimov on Creativity | MIT Technology Review

Un ami de Isaac Asimov l’avait invité à des séminaires sur la créativité pour l’entreprise d’armement dans laquelle il travaillait. Il a retrouvé le texte qu’avait écrit Asimov à l’occasion et l’a publié dans la MIT Tech Review.

Très court, l’essai de Asimov est intéressant car il traite de l’obscurité du processus créatif, et de son caractère distribué qui fait que plusieurs personnes ont souvent la même idée au cours de la même période de temps.

Ce sujet a été abordé depuis longtemps – par exemple dans « The Double Helix » de James Watson, mais il est aujourd’hui sur le devant de la scène comme dans « Where Good Ideas Come From » de Steven Watson.

Mais le texte de Asimov reflète plusieurs intuitions originales :

  • les idées sont exprimées individuellement, mais elles apparaissent collectivement – Charles Darwin et Alfred Wallace ont eu l’idée de l’évolution séparément, mais en même temps,
  • elles sont fonction du niveau d’information des créatifs qui leur permet de faire des croisements d’idées originaux – c’est la publication et la lecture de « Essay on Population » de Malthus qui a augmenté le niveau d’information de Darwin et Wallace, leur permettant ainsi comprendre la notion de surpopulation, de lutte pour la survie et d’en déduire le principe de sélection naturelle
  • les idées les plus intéressantes sont exprimées par des gens ne sont pas payés pour les avoir – des tiers amateurs qui n’ont pas conscience des frontières d’un domaine
  • il faut déconnecter l’innovation de sa rémunération, sous peine de créer un sentiment de responsabilité, de culpabilité et une pression de réussite qui sont les meilleurs freins à la créativité
  • les sessions de groupe et autres brainstormings ne sont pas vraiment destinées à faire émerger des idées nouvelles, mais à améliorer le niveau d’information générale des participants pour leur permettre de s’exprimer individuellement – sur le moment ou a posteriori
  • elles doivent être accompagnées par une personne extérieure qui aide à poser les bonnes questions qui seront utiles à chacun – un rôle que Asimov assimile plus à celui d’un psychanalyste ou d’un médecin qu’à celui d’un manager

In fine, Asimov présente quasiment la créativité comme un processus analytique et inconscient passant par un tiers dont on améliore le niveau d’information pour vaincre les tabous d’un secteur sans avoir besoin de les identifier formellement.

Toute la difficulté tient bien sur au fait que plus on améliore le niveau d’information d’un tiers, moins celui-ci est extérieur au problème que l’on souhaite résoudre. D’où le besoin de travailler en groupe pour atteindre le même objectif en fournissant le moins d’information possible pour préserver la possibilité de faire des croisements fructueux.

Pour le coup, c’est original. Et l’importance donnée au tiers amateur dans l’innovation fait écho à de nombreux exemples modernes faisant intervenir le crowd, la multitude, le participatif, le collaboratif, etc. sans noyer l’individu dans le collectif du One Thousand Eyeballs.

L’article est ici : Published for the First Time: a 1959 Essay by Isaac Asimov on Creativity | MIT Technology Review.