Les Etats-Unis oublient que leur pouvoir est d’abord un pouvoir délégué

En 1989, Michael Walzer affirmait que les Etats-Unis ne sont pas une « patrie », qu’ils ne sont unis ni par l’ethnicitén ni par la religion, et qu’ils n’ont pas de destin national singulier – que le manifest destiny n’existe pas.

La seule légitimité des Etats-Unis en tant que nation, c’est d’être uni par sa Constitution, son histoire, sa religion civile autour de celle-ci, son engagement en faveur de la démocratie et, last but not least, sa géographie où l’est et l’ouest font pression sur tout ce qui trouve entre les deux.

Et, si Noam Chomsky a toujours critiqué la projection utilitariste d’un prétendu rêve américain sur le reste du monde, beaucoup de baby boomers ont grandi en voyant l’Amérique comme la forteresse du monde libre contre le nazisme, le fascisme, le communisme et les différentes incarnations du totalitarisme.

Mais cette puissance qui a fait des Etats-Unis le primum inter partes des nations occidentales, n’est qu’une puissance déléguée, et ce au titre de la légitimité morale des institutions américaines.

D’où l’expression faisant des Etats-Unis « le gendarme du monde« .

D’ailleurs, à l’image de la France ou du Royaume-Uni, seuls les pays qui contestent au moins partiellement cette primauté, pour des raisons historiques ou philosophiques, restent dotés d’une armée, d’une diplomatie, de services publics en propre, d’une industrie culturelle, etc.

Autrement dit, d’une souveraineté.

Quant aux autres, ils ont choisi de déléguer ces pouvoirs au grand frère américain, avec des choix divers quant au mix qui aurait leur préférence. Avec ou sans armée. Avec ou sans culture. Avec ou sans industrie. Etc. Chacun en fonction de ses préférences et de ses capacités.

Naturellement cette situation est immensément favorable aux Etats-Unis qui en retirent un pouvoir énorme et des retombées financières considérables – qu’il s’agisse de vendre des F35, des sous-marins ou du numérique, difficile de refuser trop de choses à celui qui est devenu le garant de votre sécurité.

Mais c’est un deal.

`Ne pas avoir à s’inquiéter de disposer d’une armée régulière, voir son accès aux marchés internationaux protégé, bénéficier d’un état de droit partagé, ce sont aussi des avantages considérables.

Qu’il s’agisse du plan Marshall ou de la constitution de l’Union Européenne, il s’agissait d’actes assistance mutuelle où toutes les parties avaient toujours quelque chose à gagner.

Mais que la légitimité morale des Etats-Unis disparaisse, et ils ne représenteront plus que « la politique de la puissance et du triomphe de la richesse » – pour citer encore une fois Michael Walzer.

En reprenant à la virgule près, la vision du conflit ukrainien propagée par le Kremlin, y compris de ses origines, Donald Trump scandalise. En tendant une embuscade au président ukrainien dans le bureau ovale, il brutalise.

Et, au fur et fur à mesure, la rupture qui se dessine est d’autant plus profonde qu’elle est morale.

Mais dès lors, quelle légitimité pourraient avoir les Etats-Unis pour continuer à exercer leur imperium ? `

Comme tout pouvoir républicain, ce pouvoir ne peut être que délégué, et ce n’est que pour les besoins de la propagande que Virgile assignait un « empire sans fin » à Énée sous les auspices de Jupiter et pour la gloire de Mars.

Mais si cette délégation ne fait plus sens, toute la propagande du monde n’y pourra rien et chacun commencera à reprendre sa souveraineté.

C’est vrai tout autant pour les européens que pour les japonais, les coréens, les australiens et l’ensemble des autres nations occidentales qui assurent la primauté de la richesse des Etats-Unis, par l’ouverture de leurs marchés et leur allégeance diplomatique, technologique et militaire.

Mais quelle importance si les nouveaux technoligarques américains ont eu le temps de se servir au passage ?

D’où l’importance de réagir au plus vite, et de réaffirmer l’importance du caractère délégué du pouvoir américain, même militaire, même écrasant.