Aux USA, la FCC qualifie l’accès à internet de service public et impose la neutralité du net

La nouvelle était attendue, la FCC américaine a finalement adopté une décision pour ranger l’accès à Internet dans la catégorie des services publics – renvoyant ainsi à des propositions comme celles de Paul Krugman. Elle s’autorise ainsi à lui appliquer une régulation beaucoup plus forte.

L’objectif est d’y préserver la concurrence en créant des obligations en matière de neutralité du net, empêchant par exemple les FAI de faire payer les plateformes de vidéos en ligne pour obtenir une bande passante de meilleure qualité.

Concrètement, le Président simplement décidé que les réseaux Internet relevaient du titre II de la loi américaine sur les communications de 1934 – révisé en 1996, celui qui définit les obligations que opérateurs téléphoniques américains doivent respecter pour protéger la concurrence et garantir le service public. Elle essaiera donc désormais d’appliquer à Internet les mêmes règles que celles qu’elle applique aux opérateurs téléphoniques depuis que les Etats-Unis les ont contraints à la concurrence en cassant le monopole d’ATT.

Cela se traduit par des obligations très claires exprimées directement dans la proposition de Tom Wheeler, le président de la FCC :

  • pas de bloquage des contenus légaux ou sans danger pour le réseau
  • pas de réduction du débit en fonction du contenu, etc.
  • pas de prioritisation payante du trafic

Contrairement aux travaux en cours à la Commission Européenne et ailleurs, la FCC a fait simple et efficace. Elle a évité les débats sans fin sur la définition de la neutralité du net, la liste croissante des exceptions poussées par les lobbyistes, les arrachages de cheveux sur la bonne utilisation de tel ou tel mot à la place de tel autre.

En privilégiant cette approche, elle a également réglé plusieurs questions annexes qui se nichent aujourd’hui dans les détails des guerres de chapelle que se livrent les défenseurs de la neutralité du net et leurs adversaires. Plus de problème par exemple en ce qui concerne l’Internet mobile qui sera couvert comme le reste. La FCC pose le principe que l’Internet doit être régulé et que la neutralité du net doit y être assuré.

Ce faisant, la FCC se dote d’un pouvoir d’enquête et de sanction. Si elle remet les détails de cette régulation à plus tard, c’est aussi parce qu’elle a les moyens de la construire au fur et à mesure que les problèmes concrets commenceront à arriver. Il suffit d’attendre que les premiers litiges lui soient présentés, ou que des fournisseurs d’accès décident de contester cette décision.

Détail intéressant, Tom Wheeler a tenu à rappeler l’expérience ratée de NABU, sa propre entreprise, qui essayait de vendre des accès haut débit par le cable dans les années 1980. Le manque de régulation protégeant la concurrence et l’innovation sur le cable l’avait alors contrainte à abandonner, tandis qu’AOL avait pu prospérer en proposant un service similaire mais bien plus lent sur les réseaux de téléphonie fixe régulés.

Plus qu’une solution technocratique, c’est donc en réalité une solution politique qui a été choisie. Ce n’est pas pour rien qu’elle avait été proposée par Barack Obama au mois de novembre, que Tom Wheeler a qualifié l’Internet ouvert de capital national, et que les les trois membres démocrates de la commission ont voté pour, pendant que les deux membres républicains ont voté contre. C’est aussi pour cette raison que la FCC rappelle que les opérateurs de téléphonie mobile ont réussi à gagner assez d’argent pour investir près de 300 milliards dans leurs réseaux depuis que la FCC a décidé en 1993 que les appels vocaux sur mobile relevaient aussi du titre II. On ne peut pas dire qu’elle ait coulé leur business.

Wow… Vu sur Le Monde : Appel à la grève chez Amazon à quelques jours de Noël

Appel à la grève chez Amazon à quelques jours de Noël

C’est un peu l’économie numérique qui se fait rattraper par les luttes traditionnelles du monde du travail, mais à lire Le Monde, certaines revendications semblent assez nouvelles.

D’abord des classiques  :

  • « des salaires décents et de bonnes conditions de travail »
  • une augmentation générale
  • une « prime d’équipe mensuelle de 100 euros brut »

Mais aussi des questions qui traduisent peut-être une difficulté à dialoguer, et le sentiment d’être exclus du succès de l’entreprise :

  • « une négociation sur la durée de la pause, pour le respect de la santé des salariés ».
  • « accepter d’ouvrir des négociations sur le dossier des conditions de travail et des salaires »

L’article du Monde : Appel à la grève chez Amazon à quelques jours de Noël.

« Serial » est le meilleur podcast de tous les temps… ne le ratez pas !

A complete guide to every person in the Serial podcast

Le principe est simple. Depuis deux mois, chaque semaine, épisode après épisode, Serial s’intéresse au meurtre de Hae Min Lee, une lycéenne américaine retrouvée étranglée à Baltimore en 1999. Son ex petit-ami, Adnen Syed a été condamné pour ce crime mais a toujours protesté de son innocence.

C’est la soeur de Adnen qui a contacté Sarah Koenig et l’a poussé à s’intéresser à son cas. Dix ans après le meurtre, « Serial » refait le tour des événements de la journée du crime, des témoins, du déroulement de l’enquête, diffuse des extraits du procès, etc. – jusqu’à trouver de nouveaux témoins, de les voir rejetés par l’accusation, entendre quelqu’un expliquer qu’il s’agit d’un setup, parler de chantage, etc. Et très rapidement, le show s’élève au-dessus du fait divers et s’intéresse aux problèmes causés par Katrina, au racisme à Baltimore – comme l’avait fait la série The Wire, etc.

Le parallèle avec une série tv n’est pas anodin. Ecouter Serial, c’est tomber dans l’ambiance hypnotique d’une série tv comme aussi Twin Peaks ou True Detective – avec une dramatisation, une voix off, une bande son, etc., tout en sachant qu’il s’agit d’un très long reportage divisé en épisodes sur un fait divers qui s’est déroulé il y a 10 ans.

Cette force tient au sujet, mais aussi à la qualité et à l’originalité du travail de l’équipe de réalisation. Serial n’a pas été réalisé par n’importe qui puisqu’il est le fruit de l’imagination de la journaliste Sarah Koenig et produit par les créateurs de This American Life, un célèbre talk show culturel à la radio américaine récemment adapté avec succès en programme tv.

Au-delà du format, Serial reste une enquête radiophonique enregistrée et montée chaque semaine. Comme celles de ses auditeurs, l’opinion de Sarah Koenig sur la culpabilité ou l’innocence de Adnen Syed évolue de semaine en semaine en fonction des témoignages qu’elle a pu recueillir, ou d’une conversation particulièrement convaincante avec l’un des protagonistes.

Serial est le podcast qui a le plus rapidement atteint les 5 millions de downloads sur itunes. Ce serait dommage de passer à coté de quelque chose d’une milestone culturelle aussi originale.

Pour ceux qui veulent creuser le sujet, Forbes a une série d’article sur ce petit phénomène : http://www.forbes.com/sites/dadehayes/2014/10/31/serial-the-affair-and-the-rise-of-time-lapse-pop-culture/

Pour ceux qui veulent s’y mettre, le mieux est d’écouter les épisodes sur le site de vox qui propose aussi un petit guide des personnes interrogées épisode par épisode : A complete guide to every person in the Serial podcast.

Ou bien sur Soundcloud :

Dans la NYBooks : attention aux promesses naïves et glauques de la troisième vague du numérique

Dans cet article important, Sue Halpern fait le point des critiques de plus en plus vives sur ce qu’elle appelle « la nouvelle vague du numérique ».

L’article est ici : http://www.nybooks.com/articles/archives/2014/nov/20/creepy-new-wave-internet/?insrc=hpma

Elle s’intéresse d’abord aux promesses de l’internet des objets :

  • L’internet des objets va connecter le quotidien, des thermostats aux ampoules électriques en passant par les réfrigérateurs.
  • Pour Jérémy Rifkin, cette connectivité permanente de tout et de tout le monde sera bientôt à l’origine d’une troisième révolution industrielle.
  • Ce sera l’occasion de redéfinir notre relation aux machines qui nous entourent, mais aussi notre relation à tout un chacun
  • Potentiellement, ce serait même l’occasion de renverser l’économie capitaliste à partir du moment où les gains d’efficacité apportés par l’internet des objets mettrons à bas l’économie de marché en réduisant le coût des biens à zéro.

Mais le développement de l’internet des objets est ralenti par deux problèmes :

  • Une apparence de gadgetisation technologique – difficile de voir le côté révolutionnaire d’une horloge ou d’un réfrigérateur connectés.
  • Un caractère glauque ou dérangeant – à l’image de la façon dont beaucoup de gens ont perçu les google glass.

C’est pour répondre à ces problèmes que des chercheurs comme David Rose essaient de réenchanter les objets connectés en essayant de montrer les bons côtés du surplus d’information apporté par les google glass, en vantant la Google Latitude Doorbell – qui vous prévient de l’arrivée des membres de votre famille, un parapluie qui devient bleu quand il va pleuvoir, ou une veste qui vibre quand quelqu’un vous like sur Facebook.

Mais si ces usages peuvent paraître anodins, il faut rester vigilant sur le fait que l’utilisation des données personnelles comporte toujours un risque de danger. Comment éviter que votre armoire à pharmacie connectée ne transmette des informations à des annonceurs qui vous proposeront des antidépresseurs partout sur Internet, ou m^me à votre employer, voire à votre page Facebook ? Comment être certain que les informations de trajet collectées par Google Latitude Doorbell ne seront pas utilisées dans des procédures de divorce ? Les sièges de voitures sont d’ores et déjà équipées de senseurs qui permettent de dire combien de passagers elles transportent et qui stockent cette information dans l’équivalent d’une boite noire automobile.

Or si cette information existe, même des prosélytes comme Robert Scoble sont obligés d’admettre qu’elle devra être mise à la disposition des forces de l’ordre quand elles le réclameront. Le sujet croît en importance, au fur et à mesure que les objets connectés deviennent de plus en plus stratégiques, comme par exemple les voitures ou les téléphones – jusqu’à la société de surveillance dont l’internet des objets pourrait constituer une infrastructure idéale.

L’impression qui se dégage de ces analyses est que l’internet des objets ne concerne pas tellement les objets eux-mêmes, mais la mise à disposition de données bons marché en quantité, obtenues grâce à la la « dataisation »/quantification des individus.

Dans cette vision des choses, les individus seraient donc considérés comme de simples producteurs de données. Et les objets connectés leur seraient surtout proposés pour faciliter cette production et en augmenter la quantité.

Cela permettrait d’expliquer pourquoi la plupart des acteurs de cet écosystème font peu de cas de la vie privée. Sam Lessin de Facebook estime qu’il va falloir procéder à un arbitrage entre le respect de la vie privée et les avantages du monde connecté. Jeremy Rifkin écarte toute volonté de les protéger comme le reliquat d’une société bourgeoise marquée par les limites du capitalisme – allant même jusqu’à dire qu’il faut sortir de l’âge de la vie privée.

Dans le même temps, les réseaux sociaux sont en train de démontrer que la transparence numérique est une fiction dans la mesure où les timelines affichent seulement des sélections d’information.

Cela devrait permettre de relativiser les affirmations de Jérémy Rifkin annonçant que la vie privée a perdu son attrait pour les jeunes. Il ne faut pas confondre l’envie de partager ses photos et le fantasme de laisser sa vie privée ouverte à tous les regards. Et il faut se souvenir du succès des nombreux systèmes de réseaux sociaux ou de messageries qui proposent de respecter la vie privée.

Il est de plus en plus difficile de sortir de cet écosystème connecté. On peut encore contrôler les données que l’on produit sur Facebook ou Twitter, mais comment faire de même quand chaque objet du quotidien deviendra émetteur à son tour ?

Deux problèmes vont se poser rapidement :

  • La sécurité de ces objets sera difficile à assurer, et ce d’autant plus que leur nombre va augmenter.
  • Il faudra s’assurer que ces objets restent interchangeables et que les usagers ne se retrouvent pas prisonnier d’une marque ou d’un produit.

Mais si ces deux questions sont résolues, Jeremy Rifkin estime que l’on pourra séparer le travail et la productivité. Ce sera l’occasion pour  les entrepreneurs compétents de disrupter des secteurs économiques entiers. Et ce sera l’occasion pour le capitalisme d’être remplacé par des « communs collaboratifs ». L’économie n’aura plus besoin de s’appuyer sur les concepts de propriétaire ou de travailleur, de vendeur ou de consommateur.

Autant d’affirmations trompeuses pour Sue Halpern qui fait même l’analogie avec les promesses de Karl Marx qui expliquait dans l’idéologie allemande que « le communisme permettrait aux gens d’être libres d’aller chasser le matin, pêcher l’après-midi, s’occuper des vaches et débattre dans la soirée ». Elle met notamment en doute la pérennité du modèle en contestant l’exemple de Etsy, un site qui passe pour une réussite en proposant 900 000 produits créés par des consomacteurs à 60 millions de clients mensuels. Sauf que si 74% d’entre eux considèrent leur activité sur le site comme un business, seuls 65% d’entre eux ont réussi à vendre plus de 100$ de produits sur l’année dernière.

Pour rappel, c’est également un des points forts soulevés il y a quelques années par Hartmut Rosa qui estimait que les évolutions technologiques créent autant de besoins qu’elles apportent de réponses, de sorte qu’on remplace toujours les activités qu’on économise par de nouvelles qui prennent au moins autant de temps.

Enfin, Sue Halpern estime qu’une bonne part du succès de la culture du partage et du DIY relèvent d’abord de l’adaptation aux difficultés du marché de l’emploi. Participer comme chauffeur pour Uber, ou livreur pour Instacart ne laisse plus beaucoup de temps pour chasser le matin et pêcher l’après-midi.

Ce n’est peut-être pas la troisième révolution industrielle, mais c’est la troisième vague du numérique qui met en danger le travail et la vie privée. Quant aux promesses, Sue Halpern recommande de ne pas se montrer trop naïf.

L’article est ici : The Creepy New Wave of the Internet by Sue Halpern | The New York Review of Books.

Dans le FT: une interview de Larry Page de Google sur l’automatisation, la fin du travail et la baisse du coût de la vie

Les questions liées à la généralisation de l’automatisation à l’ensemble de la société font peser une menace sur l’emploi dans tous les secteurs – y compris dans des professions traditionnellement considérées comme protégées comme les cadres, les avocats, les médecins, etc. Alors que Google investit de plus en plus dans la robotique, Larry Page a accordé un important entretien au Financial Times pour décrire sa vision positive de ce mouvement : FT interview with Google co-founder and CEO Larry Page

La première question que pose l’article est simple : ne serions-nous pas plus heureux si 90% du travail pouvait finalement être exécuté par des robots et si tout ne coûtait plus que 5% de ce qu’on paie aujourd’hui ?

Comme le fait remarquer le FT, cela fait dix ans que Google est entré en bourse en se présentant comme une entreprise idéaliste, mais ce positionnement a fait long feu. Ce à quoi Larry Page répond : « nous n’avons pas eu autant de succès que nous l’aurions souhaité ».

En résumé, pour Larry Page :

  • Tout se résume à un manque d’ambition.
  • La Silicon Valley fonctionne encore. Elle génère beaucoup d’excitation, mais ne s’intéresse plus assez à des sujets qui comptent.
  • La plupart des entrepreneurs poursuivent des projets qui rapportent vite et beaucoup. La technologie nécessaire existe déjà, mais personne ne la met au service de projets ambitieux capables de créer un changement concret aux gens.
  • Les plus gros paris de Google vont maintenant concerner des projets-frontières, c’est-à-dire des projets qui semblent technologiquement possibles mais restent bloqués pour des raisons inconnues : les voitures automatiques, la santé, etc.
  • Il n’y a pas assez d’outils de financement susceptibles d’apporter autant d’énergie à ces projets que Google peut le faire – en investissant massivement et rapidement.
  • Contrairement à ce qui se passait il y a quelques années, les gens commencent à rejeter la participation de Google dans ces projets disruptif parce qu’ils ne sentent pas impliqués.

Sur la disparition du travail et la baisse du coût de la vie :

  • L’évolution de l’intelligence artificielle pourrait permettre à 9 personnes sur 10 d’arrêter de travailler.
  • Les gens se rallieront à ce mouvement dans la mesure où ils n’auront pas envie de continuer à occuper des emplois qui seront rendus obsolètes par la technologie – « ça n’aurait aucun sens ».
  • A court terme, c’est plus la baisse du coût des produits et des services du quotidien qui va avoir un effet disruptif – et les gens n’en parlent pas assez. Les entreprises vont devenir 10 fois plus efficaces, et cela se traduira par d’importantes baisses de prix. « Il sera beaucoup, beaucoup, beaucoup moins cher de vivre une vie confortable » – c’est l’application du fameux principe de Larry Page intitulé « la croissance par dix ».
  • Par exemple, le prix de l’immobilier devrait s’effondrer. 
  • Dans la mesure où ces événements sont mis en branle par la technologie et le marché, il ne sert à rien de chercher à les éviter. Il n’y a pas d’alternative.

A ce stade, il est intéressant de noter que le FT qualifie Larry Page de « technocrate » – sans que l’on puisse dire s’il font référence à la technologie-cratie ou à l’élito-cratie.

Sur la politique numérique :

  • Ces évolutions suscitent de véritables angoisses qu’il va falloir désamorcer.
  • L’une des principales questions sera de repenser l’organisation et la motivation collectives au sein de la société.
  • Google ne peut pas tout faire tout seul, mais les autres sociétés ne sont pas assez dynamiques.
  • En attendant, Google est devenu le plus important VC de la Silicon Valley et commence à développer d’autres divisions indépendantes comme celle qui sera consacrée autour de Nest à la maison intelligente.
  • Son objectif est désormais de disposer d’un stock de capital suffisamment important pour pouvoir agir à long-terme.

Autant d’éclairages intéressants, mais qui partent du principe que l’amélioration des gains de productivité générés par le numérique va plus vite que l’augmentation des usages en quantité et en qualité. A lire Hartmut Rosa, on aurait par exemple plutôt l’impression que les gains de productivité numérique finissent par coûter plus de temps qu’ils n’en rapportent – tout en laissant un solde négatif en termes de création d’emplois.

L’entretien est ici : FT interview with Google co-founder and CEO Larry Page

Il a été largement commenté, par exemple dans Business Insider : http://www.businessinsider.com/google-ceo-larry-page-computers-taking-jobs-2014-10#ixzz3Hn6g6QZD

Et plus spécifiquement, sur la baisse du prix de l’immobilier : http://www.businessinsider.com/google-ceo-larry-page-houses-should-only-cost-50000-2014-11

On peut aussi relire la très intéressante interview de Larry Page par Steven Levy où il rappelait son credo de « la croissance par dix » : http://www.wired.com/2013/01/ff-qa-larry-page/all/

A noter, trois autres excellents articles sur le sujet du travail dans Internet Actu à l’occasion des travaux organisés à Lift à Marseille :

 

Dans le Washington Post : droit au déréférencement – un pianiste veut supprimer une critique à son sujet

Pianist asks The Washington Post to remove a concert review under the E.U.’s ‘right to be forgotten’ ruling - The Washington Post

Dans le monde connecté, les CGUs des plateformes américaines s’imposent aux usagers européens, mais les décisions de justice espagnoles s’imposent aux entreprises US : Pianist asks The Washington Post to remove a concert review under the E.U.’s ‘right to be forgotten’ ruling

Les choses sont bien sur un peu plus compliquées :

  • Le pianiste Dejan Lazic a reçu de mauvaises critiques sur le site du Washington Post
  • Vivant en Europe, il souhaiterait appliquer la récente décision de la CJUE sur le droit au déréférencement, souvent appelé « droit à l’oubli »
  • Il a donc envoyé une requête en ce sens au Washington Post le 30 octobre

Evidemment, pour le Washington Post, c’est presque la fin du monde qui s’annonce puisque s’ils acceptaient cela signifierait n’importe qui pourrait faire supprimer les propos qui le dérangent. Ce serait la création d’une forme de censure privée qui serait aux mains des politiques, des hommes d’affaire, etc. Ce serait la fin de la liberté d’information.

Heureusement, le Washington Post rappelle que nous n’en sommes pas encore puisque la décision de la CJUE vise Google en tant que moteur de recherche et protège les éditeurs de presse. Le résultat de la décision est de supprimer des liens des résultats de recherche, mais pas les articles en eux-mêmes qui peuvent encore être consultés sur les sites de presse.

Cela pose néanmoins des questions importantes puisque ce genre de requête va être appelée à se multiplier :

  • Google a accepté 53% des requêtes de déréférencement qui lui ont été soumises, et 15% sont en train d’être étudiées.
  • Même s’il ne s’agit que de déréférencement, beaucoup de ces demandes concernent des informations qui mériteraient légitimement d’être portées à la plus large connaissance du public.
  • Google est contraint de prendre ces décisions sans disposer de l’intégralité du contexte pour le faire.

Post-moderne, le Washington Post conclue que, même si les journaux ne sont pas concernés, l’application de cette décision remet en cause le rôle primordial du journalisme qui serait désormais de « faire le tri entre les différentes histoires qui sont en concurrence entre elles pour repérer celles qui reproduisent le mieux la réalité collective« .

Le journaliste comme trader sur le marché des histoires ?

Pas sur que les citoyens soient forcément opposés à ce que cette vision soit remise en cause par l’arrêt de la CJUE. Même si, comme le dit le Washington Post, « l’Europe a d’autres priorités que les Etats-Unis en ce qui concerne la vérité. »

L’article est ici : Pianist asks The Washington Post to remove a concert review under the E.U.’s ‘right to be forgotten’ ruling

Pour Peter Thiel, le fondateur de Paypal, ce sont les monopoles qui génèrent le progrès et l’innovation

Peter Thiel’s Book Zero to One | MIT Technology Review

Peter Thiel vient d’écrire « Zero To One », un livre avec Blake Masters pour tous les apprentis entrepreneurs. Mais la MIT Tech Review se montre très critique en estimant que Peter Thiel se trompe complètement sur ce qui est à l’origine de l’innovation : Peter Thiel’s Book Zero to One

En résumé :

  • Depuis le lancement de Paypal en 1998, Peter Thiel a participé à quelques unes des meilleures et des plus inattendues startups de ces dernières années.
  • Peter Thiel est un « contrarian » qui aime faire les choses à l’inverse de tout le monde – parfois jusqu’au ridicule.
    • Sa fondation pour l’éducation distribue chaque année des bourses de 100 000$ pour motiver des jeunes bacheliers à ne pas aller à l’université.
    • Il a déclaré qu’il était contre les impôts, mais aussi contre la mort.
    • Il finance des projets farfelus comme les villes flottantes du Seasteading Institute.
  • Basé sur ses séminaires à Stanford, son livre dresse un bon diagnostic des faiblesses actuelles de la technologie, mais propose des solutions douteuses.

Mais que pense Peter Thiel ?

  • La plupart des entreprises de la Silicon Valley ne devraient même pas exister.
  • La seule question que les entrepreneurs devraient se poser est de savoir quelle est l’entreprise qui pourrait avoir de la valeur et que personne n’a encore osé faire.
  • Thiel ne s’intéresse pas aux entreprises qui veulent battre la compétition. Il pense que les entrepreneurs doivent absolument éviter la compétition et que l’objectif de chaque startup devrait être de devenir un monopole. C’est la clé des énormes retours sur investissement qu’elle peut garantir à ses VCs.
  • De la même façon, les entrepreneurs n’ont absolument pas besoin d’être le premier à arriver sur un marché, mais plutôt d’arriver en dernier à condition d’apporter une amélioration significative en profitant des apports des précédentes tentatives.
  • Selon lui :
    • un bon exemple est Google dont la domination sur la recherche en ligne lui a permis d’investir dans de nombreux autres secteurs.
    • seuls les monopoles peuvent motiver le progrès en assurant la promesse d’années ou de décennies d’énormes bénéfices.
    • les économistes se concentrent trop sur les dangers des monopoles et pas assez sur leurs bénéfices
    • les forces du capitalisme et de l’innovation garantissent l’apparition de jeunes entreprises capables de détrôner celles qui se sont constituées des rentes illégitimes

Que faut-il en penser ?

  • Son analyse est forcément stimulante. Les infrastructures technologiques se sont construites sur les innovations d’entreprises mono ou oligopolistiques – comme les télécoms par exemple.
  • Mais il existe de puissants contre-exemples comme Microsoft dont la situation de monopole n’a peut-être pas généré le même niveau d’innovation.
  • In fine, ses conseils à l’emporte-pièce sont extrêmement adaptés au contexte de la Silicon Valley, mais ils ont peu d’intérêt pour les entrepreneurs en général.

Et surtout, Peter Thiel a été l’un de ceux qui a le plus remis en question l’apport social des entreprises de la Silicon Valley depuis 10 ans – avec par exemple formule célèbre disant qu’on nous avait promis des voitures volantes, mais que nous avons eu 140 caractères.

Pour lui, il faut générer une grande vague de nouvelles startups pour répondre aux grands problèmes de société que sont la disparition des ressources naturelles, le ralentissement de l’innovation, la dégradation de l’environnement, le chômage de masse. Il est temps de créer des Amazon ou des Google qui s’intéresseraient au cancer ou à l’énergie propre. Si la société n’avance plus, c’est parce qu’elle est devenue moins ambitieuse.

Mais Peter Thiel refuse de voir que la société progresse. Les VCs ne s’intéresse aux améliorations incrémentales qui se font par petites touches mais dont la quantité fait la puissance dans la durée. C’est pourtant de cette façon que nous sommes en train de développer lentement mais surement de l’énergie solaire, une meilleure agriculture, la médecine personnalisée, les neurosciences, etc.

Thiel a raison de pousser les entrepreneurs à en faire plus, mais il passe totalement sous silence les besoins de financement de la science fondamentale ou des recherches en ingénierie – sans parler des sciences sociales, des arts, etc. qui contribuent aussi à l’innovation. Ce sont pourtant ces avancées-là qui forment le socle de base de l’ensemble de la richesse et de sa réussite et de celle ses comparses.

Malgré son approche en apparence philosophique, Peter Thiel ne réfléchit pas à l’organisation de la société du futur, mais seulement au financement de l’innovation technologique – c’est-à-dire à la façon de réussir des paris financiers sur des jeunes talents encore immatures et qui ont besoin d’argent.

Il passe également beaucoup trop rapidement sur l’importance des grandes entreprises et de l’Etat dans la réussite de l’écosystème de l’innovation. De nombreuses idées ont réussi à décoller grâce à des financements publics comme la bourse de la National Science Foundation qui a permis à Larry Page et Sergey Brin de créer Google en 1994 – ou comme la subvention de 465 millions de dollars qui avait été accordé à Tesla à ses débuts. D’autres besoin d’être soutenues par des géants lourds et immobiles comme dans le secteur de la pharmacie avec Pfizer et Novartis.

Même si cette conclusion ne ferait pas plaisir à Peter Thiel, on peut tout à fait défendre l’idée que ce sont les Etats et les grosses entreprises comme IBM, General Electric, Intel, Boeing ou Toyota qui ont changé le monde… sauf que toutes ont bien sur commencé par être des startups…

L’article est ici : http://www.technologyreview.com/review/531491/the-contrarians-guide-to-changing-the-world/

Une interview de Peter Thiel sur le ralentissement de l’innovation est ici : http://www.technologyreview.com/qa/530901/technology-stalled-in-1970/

Et le célèbre portrait de Peter Thiel par George Packer est ici : http://www.newyorker.com/magazine/2011/11/28/no-death-no-taxes

 

Dans Techcrunch: les réseaux sociaux peuvent déclencher une « spirale du silence » qui pousse les gens à s’autocensurer

Intéressant point de vue de Techcrunch publié au mois d’août et qui se base sur une étude du Pew Institute consacrée à « la spirale du silence » pour expliquer que les réseaux sociaux génèrent beaucoup plus d’autocensure qu’on ne l’imagine, et qu’ils peuvent même contrôler ce qui est diffusée dans le monde offline : Social Media Is Silencing Personal Opinion – Even In The Offline World

En résumé :

  • Les informations diffusées par les réseaux sociaux ne reflètent pas correctement les débats d’opinion qui se déroulent dans le monde physique
  • Pire, l’étude du Pew Institute montre que les gens sont en fait moins enclins à débattre des problèmes importants de la société sur les réseaux sociaux que dans l’environnement offline
  • Dès que leurs opinions sont contraires à celles de leurs amis, les gens s’autocensurent et préfèrent les garder pour eux sur les réseaux sociaux – un phénomène qui ressemble à « la spirale du silence » qui était décrite dans les années 70 à propos de la formation des opinions publiques
  • Dans l’exemple choisi par le Pew Institute, seuls 42% des usagers avaient envie de discuter des problèmes de surveillance généralisée en public sur des réseaux sociaux, alors qu’ils étaient 86% à accepter de le faire dans une discussion physique en face à face
  • Quant aux 14% qui ne souhaitaient pas discuter dans une réunion physique, seuls 0,3% auraient accepté de le faire en ligne
  • Cela remet en cause l’idée que les réseaux sociaux permettraient aux gens d’exprimer des opinions qu’ils n’osent pas exprimer en face à face

Social Media Is Silencing Personal Opinion – Even In The Offline World | TechCrunch

Mais le Pew Institute va plus loin et affirme que cette spirale de la censure s’étend jusque dans l’environnement offline.

  • L’usager classique de Facebook a 50% moins de chance d’accepter de partager ses opinions dans le monde physique
  • L’usager de Twitter a 25% moins de chance

In fine, le Pew Institute rappelle les limites de son étude, mais souligne que cela permet de comprendre la façon dont les usagers utilisent les réseaux sociaux pour discuter de sujets politiques. Contrairement à ce qu’on aurait pu espérer, ceux-ci ne créent pas automatiquement un débat plus riche et plus dynamique. Comme dans l’affaire Ferguson, les tunnels informationnels jouent à plein en limitant l’accès des usagers à l’information, mais la spirale du silence est tout aussi importante en les dissuadant de dire à voix haute des opinions qui seraient contradictoires avec celles de leur social graph.

L’article est ici : Social Media Is Silencing Personal Opinion – Even In The Offline World

Le prix GameCity 2014 va à Papers Please, un simulgame politique sur l’immigration et les dictatures

Papers Please wins 2014 GameCity Prize | Technology | The Guardian

Après avoir été encensé par la critique toute l’année, le prix Gamecity 2014 a été donné à une petite création indépendante consacrée aux problèmes de l’immigration et à la surveillance dans les régimes dictatoriaux : Papers Please wins 2014 GameCity Prize

Pour expliquer un peu :

  • Papers Please est une simulation de contrôle douanier
  • Le joueur joue le rôle d’un agent de la douane dans un pays fictif en Europe de l’Est
  • Au fur et à mesure du jeu, des personnes se présentent à votre comptoir
  • Vous devez contrôler la validité de leurs passeports, avec des niveaux de difficulté croissants – des photos qui ne matchent pas, des fausses dates de naissance, des erreurs dans les histoires qu’ils racontent, etc.
  • Rapidement, le jeu vous propose de laisser passer certains faux passeports contre des dessous de table, mais aussi de laisser passer des faux passeports pour permettre à l’opposition d’exercer son activité politique
  • Au fur et à mesure, vous êtes contraint de vous engager de plus en plus en tant que joueur, et de commencer à faire des choix politiques – ce qui permet de faire passer un certain nombre de messages sur les régimes dictactoriaux, les problèmes d’immigration, etc.

Attention quand même car Papers Please n’est quand même pas une création militante. A mi-chemin entre le serious game, la parodie politique et le puzzle game, le jeu ressemble surtout à une simulation de système politique dans laquelle la simplicité du design permet de mettre plus d’accent sur le storytelling – un peu comme pouvaient le faire Civilization ou Sim City.

Pour la petite histoire, le jeu a été développé par Lucas Pope un ancien développeur du célèbre studio Naughty Dog sur la base de ses mauvaises expériences avec la douane du Japon – pays où il réside.

On pourrait facilement imaginer des jeux similaires sur bien d’autres sujets – il en existe déjà mais la liste n’est pas si longue.

Vu dans le Guardian: l’accès à l’information ne peut pas être laissé aux algorithmes des géants du web

Un peu daté (31 août – l’époque des émeutes de Ferguson aux USA), mais très intéressant article dans le Guardian sur la régulation algorithmique des informations qui va prendre de plus en plus d’importance au fur et à mesure que les timelines deviennent de plus en plus importantes pour les lectures quotidiennes des citoyens : We can’t let tech giants, like Facebook and Twitter, control our news values

En résumé :

  • Cela fait plusieurs années que des gens comme Vinton Cerf contestent la vocation des journaux dans l’accès à l’information… “the problem is there’s ‘news’ and there’s ‘paper’, and those are two separate things.”
  • Un moment-clé à eu lieu quand Dick Costolo, le DG de Twitter a décidé de prendre une décision éditoriale en suspendant les comptes qui diffusaient les images de la décapitation de l’otage américain James Foley.
  • Les plus grands distributeurs d’information ne sont plus News Corp ou les médias traditionnels, mais les algorithmes des géants du web qui régulent quelle information s’affiche ou non dans la timeline de quel usager.
  • Des sociologues comme Zeynep Tufekci se demandent comment s’assurer que des usagers ne se retrouvent pas coupés d’informations importantes – comme par exemple le jour des émeutes de Ferguson aux USA où sa propre timeline n’affichait que des informations relatives au Ice Bucket Challenge.
  • C’est à la fois une question de neutralité et de transparence éditoriale. Les manchettes de journaux ont perdu de leur importance pour impacter l’opinion publique, mais elles ont été remplacées par la prioritisation des informations dans l’algorithme des timelines.
  • Ce problème est d’autant plus important que la quantité d’information qu’un citoyen doit traiter pour s’informer a considérablement augmentée depuis quelques années – notamment en raison de la production d’informations par d’autres acteurs que les journalistes.
  • Il y a un véritable risque de transparence à voir des boites noires remplacer les comités éditoriaux dans la production et la diffusion d’informations.

La question semble légitime, mais il reste à voir comment tout cela pourrait se régler en pratique.

Sur le même sujet, il est intéressant aussi de lire Facebook and Engineering the Public de Zeynep Tufekci

L’article du Guardian est ici : We can’t let tech giants, like Facebook and Twitter, control our news values