Non, il ne faut pas interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans

L’Elysée a visiblement décidé de s’offrir une petite séquence de communication à la rentrée, histoire d’apporter enfin quelque chose, n’importe quoi, pour donner l’impression que les dix dernières années de politique publique du numérique n’ont pas été un grand gachis.

Résultat, le Parlement a adopté, mardi 21 juillet, une proposition de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans.

Alors, si on interdit, certes… on aura été les premiers en Europe, quitte à voter un texte qui rassurera les adultes sans protéger les enfants — pire, qui aggravera plusieurs des maux qu’il prétend combattre.

Je sais bien que cette mesure recueille l’assentiment de trois Français sur quatre, mais c’est précisément pour cette raison qu’il faut l’examiner avec méfiance. Les solutions que tout le monde approuve et qui ne fâchent personne sont rarement les solutions sérieuses.

Et ce qui ferait sens ce n’est peut être pas tant de lancer des interdictions symboliques, que de décider enfin de s’occuper du sujet.

Commençons par ce qui devrait clore le débat à lui seul, et qui pourtant est passé presque inaperçu.

À qui cette interdiction s’adresse-t-elle ?

On imagine qu’elle contraint les plateformes, ou qu’elle encadre les parents.

Sauf que, pour ne pas entrer en conflit avec le droit européen — le règlement sur les services numériques, le Digital Services Act, réserve à la seule Commission le pouvoir d’imposer des obligations aux plateformes —, le législateur a retourné l’interdiction contre le seul sujet qu’il lui restait : l’enfant lui-même.

Je ne caricature pas.

C’est la rapporteure du texte au Sénat, Catherine Morin-Desailly, qui l’a formulé en commission mixte paritaire, en parlant sans détour d’une « astuce juridique trouvée pour ne pas entrer en conflit avec le DSA » : la loi « fait peser l’interdiction sur les mineurs, naturellement sans aucun dispositif de sanction ».

Autrement dit, la loi n’interdit… ni aux plateformes… ni aux parents… mais seulement aux enfants.

Comme le dit la Sénatrice, c’est une « astuce juridique« . Et naturellement, aucune sanction n’y est attachée.

C’est une loi qui interdit sans rien interdire, et la même rapporteure le reconnaît d’ailleurs sans ambages : « ce texte, quelle qu’en soit la version, a une portée normative assez limitée ».

On légifère pour l’affichage, et on le fait sur le dos des enfants.

Quitte à réfléchir sérieusement, il faut poser la bonne question.

Or la bonne question n’est pas « faut-il interdire les réseaux sociaux ? ».

Elle est de savoir pourquoi une société laisserait les enfants seuls, des heures durant, sans but, quel que soit l’écran devant eux ?

C’est loin d’être la première fois… On a laissé les enfants des heures devant la télévision. Puis des heures devant les jeux vidéo. Aujourd’hui, des heures devant les réseaux sociaux.

L’objet change à chaque fois.

Le renoncement demeure.

À chaque saut technologique, on délègue à un écran ce qui relève de l’accompagnement, puis on s’alarme de l’écran comme s’il était la cause de ce qu’il ne fait que révéler.

Car le problème n’est pas qu’un adolescent utilise les réseaux.

C’est qu’il y passe cinq heures sans but, en se laissant conduire par l’algorithme, plutôt qu’en s’en servant comme d’un outil qu’il maîtrise.

Cette différence entre l’usage choisi et l’usage subi n’est pas technique. Elle est éducative, au sens le plus ancien et le plus exigeant du terme, et ce qu’on est en train de consacrer, c’est l’abandon du « souci de soi ».

On m’objectera que je minimise, que je fais le jeu des plateformes.

Refuser la diabolisation ne revient pourtant pas verser dans la naïveté technophile. C’est essayer de comprendre la réalité de la technique, de la situation sociale, et des possibilités qui s’offrent à nous.

Autrement dit, sortir du fantasme paranoïaque.

Les réseaux sociaux ne sont ni le mal absolu ni un pur progrès neutre. Ils ont un sens politique certes, mais ils sont d’abord un accélérateur et un révélateur.

Ils n’inventent pas les failles d’un enfant — ils les amplifient.

D’un côté, l’enfant déjà fragile, déjà harcelé, déjà isolé le sera davantage en ligne : le harcèlement de cour de récréation et le harcèlement numérique sont le plus souvent le fait des mêmes personnes, simplement prolongé sur un autre canal.

Mais, symétriquement, l’adolescent curieux, charismatique, bien accompagné en fera un levier formidable d’émancipation : il apprend, il crée, il se relie à des pairs qu’il n’aurait jamais rencontrés, il ouvre une fenêtre sur des mondes que sa condition lui fermait.

Le même outil révèle et accélère ce que la société a déjà — ou n’a pas — déposé dans l’enfant.

C’est pourquoi la mesure du temps passé, sur laquelle tout le discours public s’obstine, est un si mauvais indicateur.

La plupart des études sérieuses montrent que la corrélation avec la souffrance psychique tient bien moins au temps qu’à la qualité de ce que l’algorithme propose.

Au-delà, je pense qu’il y a dans cette loi, une violence plus discrète mais plus profonde encore, à savoir la dépossession des parents.

Ils existent pourtant, et ils sont nombreux, ceux qui prennent le temps de s’occuper de leurs enfants, qui regardent avec eux ce qu’ils font en ligne, qui veulent précisément les éduquer dans la modernité plutôt que contre elle : leur en apprendre le sens, leur apprendre à publier, à vérifier une information, à tenir leur image, à refermer l’application au bon moment.

Ces parents-là font exactement ce que la société réclame — de l’accompagnement, du discernement, du « souci de soi » transmis et enseigné.

Le dispositif initial du Sénat prévoyait pourtant un accès sur autorisation parentale — une façon de laisser le dernier mot à la famille.

La version finalement retenue supprime ce mécanisme, probablement parce qu’il ne permettait d’annoncer un coup politique en Europe.

Il y a pourtant là une question de principe.

Une interdiction générale et indifférenciée inverse cet ordre. Elle présume la défaillance de tous les parents pour viser les manquements de quelques-uns.

Cette loi, c’est une défiance d’État envers les familles, déguisée en protection. Un texte liberticide, et bien au-delà de l’atteinte à la liberté d’information et de communication.

Le parent négligent existe, et c’est précisément là que la puissance publique a un rôle – et on sait à quel point ce rôle devrait aujourd’hui être refondé, retravaillé, nourri, outillé, financé.

Mais la bonne réponse est de contraindre les plateformes et la société à donner les fonctions nécessaires aux familles — contrôles parentaux robustes, comptes adolescents protecteurs par défaut, éducation aux médias à l’école, médiation — non de confisquer la décision à ceux qui l’exercent correctement.

La rapporteure à l’Assemblée nationale, Laure Miller, a eu ces mots en pleine commission : « j’assume pleinement de naviguer à vue : personne ne dispose de suffisamment de recul ».

On légifère à vue, donc, sur la santé mentale et la vie sociale d’une génération.

L’aveu a provoqué la réaction, salutaire, d’une sénatrice pourtant loin d’être une opposante de principe, Sylvie Robert : « je suis étonnée d’entendre une parlementaire assumer de naviguer à vue sur un sujet aussi important. […] Souhaitez-vous juste permettre au Président de la République et à la ministre déléguée chargée du numérique de plastronner le 1er septembre ? Je n’ai jamais entendu de tels propos. »

Et l’on comprend son soupçon quand on répète que l’exécutif affiche un bilan singulièrement léger après une décennie de politique publique du numérique, et que tout semble se jouer à la nécessité d’une entrée en vigueur au 1er septembre, pour la symbolique du calendrier.

Cette navigation à vue a des conséquences très concrètes puisque les parlementaires qui votent le texte sont eux-mêmes incapables de dire ce qu’il interdit.

S’applique-t-il aux vidéos en ligne ? Aux jeux vidéo ? Aux forums de discussion ? À WhatsApp ?

Les deux rapporteures se contredisent le jour même du vote : l’une affirme que WhatsApp n’est pas concerné, quand le président de la commission d’enquête sur TikTok révèle que le cabinet ministériel lui a répondu, informellement, l’inverse.

Reste la question que personne ne veut regarder en face, à savoir que pour interdire l’accès aux mineurs, il faut vérifier l’âge de tout le monde, adultes compris.

À un mois et demi de l’entrée en vigueur annoncée, personne ne sait comment.

La suppression, en CMP, de la mention de l’Arcom a même retiré du texte son unique référence à la vérification d’âge.

Pourtant, on sait maintenant que les techniques disponibles sont, ou bien intrusives, ou bien inefficaces — le plus souvent les deux.

L’estimation par reconnaissance faciale est truffée de biais (les outils se trompent d’un an et demi sur une adolescente à la peau foncée) et se déjoue en fronçant les sourcils, comme le font déjà les jeunes Australiens.

La vérification par pièce d’identité, elle, revient à constituer, au nom de la protection de l’enfance, le plus grand fichier de données personnelles jamais assemblé — avec les risques de fuite que l’actualité récente a cruellement illustrés.

La ministre a promis une prétendue « réponse binaire » ne transmettant aucune identité… sauf que quelques semaines plus tard, elle présentait sur ses propres réseaux des dispositifs réclamant le téléversement d’une carte d’identité.

Et lorsqu’on demande, en commission, qui assurera ce contrôle — France Identité, un dispositif européen, un prestataire privé ? —, la rapporteure du Sénat n’a d’autre réponse que celle-ci : « c’est à la ministre chargée du numérique qu’il faudrait poser cette question. »

Laquelle propose une « réponse binaire » donc.

Le pire est que cette usine à gaz produit l’inverse de son objectif.

L’instauration du contrôle d’âge sur les sites pornographiques a déjà eu pour effet d’en pousser certains à cesser toute vérification — renvoyant les mineurs vers des contenus plus dangereux encore.

Et l’interdiction des grandes plateformes, où la modération existe, si insuffisante soit-elle, déportera les adolescents vers les forums obscurs, les messageries chiffrées, les espaces non régulés — là précisément où les prédateurs vont les chercher.

On ne rend pas les enfants plus sûrs. On les rend juste invisibles.

Encore une fois, la mesure est politique – l’Elysée souhaitant apparemment pouvoir présenter la France comme une pionnière.

Mais l’expérience a déjà été tentée ailleurs, et son bilan est accablant.

En Australie, six mois après l’interdiction une étude évaluée par les pairs, publiée dans le British Medical Journal, constate un effet quasi nul : peu de changement chez les plus jeunes, une hausse même de l’usage chez les plus âgés.

Les deux tiers des utilisateurs contournent la mesure — faux comptes, comptes d’aînés, réseaux privés virtuels, maquillage pour tromper les caméras.

Mais l’exemple qui devrait faire réfléchir n’est pas l’Australie — c’est la Chine, et personne n’ose tirer la comparaison.

Surtout pas bien sur le gouvernement qui tient à sa victoire et à son petit bilan.

Voilà pourtant vingt ans que Pékin applique cette politique de la façon la plus dure et la plus répressive qui soit : couvre-feu numérique nocturne, plafonds de temps d’écran, vérification d’identité obligatoire par carte, reconnaissance faciale, systèmes de détection des mineurs utilisant le compte d’un parent.

Résultat ? Plus de trois quarts des mineurs contournent le dispositif et l’agence de presse d’État elle-même reconnaît que ces mesures « existent en nom seulement ».

Les enfants chinois sont présents partout sur les réseaux.

Et le pays a vu prospérer des camps sinistres de « désintoxication » pour les adolescents jugés accros – dont certains ont recouru aux électrochocs.

Voilà le terme logique de la pensée de l’interdiction. La leçon est imparable. Même l’État le plus autoritaire, le mieux outillé, le moins scrupuleux sur les libertés n’a pas réussi à interdire les écrans aux adolescents, ne réussissant qu’à fabriquer du contournement, un marché noir et une industrie de la souffrance.

Pour finir, l’arsenal français et européen existe déjà grâce au Digital Services Act. — nul besoin d’inventer quoi que ce soit.

Puisque la corrélation avec la dangerosité tient à la qualité de ce que l’algorithme propose, c’est sur l’algorithme qu’il faut intervenir.

Concrètement, on peut déjà imposer aux plateformes des obligations de transparence, leur interdire certains types de contenus servis aux mineurs, de proscrire les corrélations et les mécaniques de rétention les plus toxiques.

La Commission européenne l’a déjà entrepris via la DGConnect, mettant en demeure TikTok, puis Meta, sur le caractère « addictif » de leur conception — scroll infini, lecture automatique, notifications, recommandations —, en exigeant qu’ils débranchent ou réaménagent ces fonctionnalités.

L’approche est plus difficile à esquiver pour les plateformes, car elle touche au cœur de leur modèle, et se prête mal aux débats sur la liberté d’expression.

C’est d’ailleurs la voie que recommande le comité d’experts réuni par la présidente de la Commission européenne, qui prône un accès progressif et gradué jusqu’à dix-huit ans, à mille lieues du couperet « binaire » à quinze ans.

D’ailleurs, le message de Bruxelles, résumé sans fard par la rapporteure du Sénat, devrait nous couvrir de ridicule : « moins vous en faites, mieux on se porte. »

Il ne faut pas laisser dire que cette interdiction serait « la seule mesure responsable » – sans même ajouter que la seule mesure responsable aurait été de traiter correctement le sujet du numérique depuis dix ans et d’avoir permis à des plateformes françaises et européennes d’émerger au niveau du mondial.

Cette mesure est uniquement la manière la plus commode de paraître agir sans consentir à l’effort réel que la protection des enfants exige.

Le courage politique ne consiste pas à interdire — c’est facile, c’est consensuel, cela ne fâche personne.

Il consiste à contraindre les plateformes à changer leur conception, à ouvrir leurs données à la recherche, à financer la prévention, à outiller les familles et les écoles.

Il consiste à avoir des plateformes françaises et européennes, proches de leurs usagers et de leurs gouvernements, qui servent de relais.

Il consiste à investir dans des normes, des standards et des projets internationaux qui permettent de traduire technologiquement les valeurs que l’on souhaite défendre en tant que société.

C’est plus lent, plus ardu, moins télégénique.

Cela ne fait pas un bon slogan pour la rentrée politique de septembre.

En 2026, les policiers utilisent des drones, les médecins des intelligences artificielles, et les adolescents utilisent des téléphones pour se parler les uns aux autres. La capacité pour des enfants de se relier entre eux et au monde entier est l’un des plus grands progrès de communication de notre histoire. Veut-on vraiment qu’ils atteignent quinze ans sans y avoir jamais été initiés, pour les y jeter ensuite sans apprentissage — comme on apprendrait à nager en interdisant l’eau puis en poussant l’enfant dans le grand bain ?