« What if they’re right? » – 35 milliards envolés dans l’IA pour des questions d’ego

« 35 milliards de dollars envolés en quelques jours : la chute vertigineuse du «Nostradamus de l’IA», emporté par son pari fou à Wall Street »… C’était le titre de cet article du Figaro dont on retrouve la substance à peu près partout dans la presse, en France et à l’étranger.

Pour ma part, avant qu’il lance sa petite campagne de RP, et même si c’était « le Nostradamus de l’IA », je n’avais jamais entendu parler de Leopold Aschenbrenner – et, entre parenthèses, je suis curieux des qualificatifs qui vont entourer ses collègues à venir, les futurs « Shakespeare du numérique », « César de l’informatique quantique » ou peut-être « Ronaldo du code source ».

Curieux, je suis allé essayer de lire son essai, Situational Awareness (2024) — j’écris « essayer » parce j’y ai trouvé cent soixante-cinq pages de prophétie à l’américaine, avec une prose qui ne facilite pas le voyage.

Sa conclusion, en revanche, se lit très bien, résume parfaitement le caractère hubrifique de l’ensemble, et contient quelques affirmations peut-être plus concrètes que le reste, qui méritent, maintenant que la poésie du levier x4 s’est dissipée, d’être reprises une par une.

« You may think that I and all the other SF-folk are totally crazy. »

Ben non.

On voit bien la ruse de sa formule : se draper dans la folie collective pour ne pas répondre de la sienne – ou de celle qu’il souhaiterait qu’on lui reconnaisse.

Il est pourtant bien évident que les gens de San Francisco ne sont pas fous – il leur est même arrivé de jeter des pierres sur les bus de Google. Simplement, il sont salariés, founders, en tout cas stakeholders, parties-prenantes.

Et pour la majorité d’entre eux, ils n’ont pas vocation à se prendre pour des messies. Ils optimisent des fonctions de coût, touchent leurs stock-options et rentrent dîner.

Certes, parmi ceux qui cimentent cette communauté, quelques uns jouent les acrobates et construisent parfois des services qui sont ensuite utilisés par le monde entier.

Mais peu se trouvent la veine d’écrire des manifestes eschatologiques de cent soixante-cinq pages en levant vingt milliards. Une façon peut-être d’essayer de croiser l’authenticité de Ted Kaczynski – un vrai fou pour le coup, avec l’avidité du loup de Wall Street.

Même si sous sommes entrés dans l’ère de la paranoia, qu’on ne fasse pas porter à une ville et à une communauté ce qui relève d’un cabinet.

« These are the people who invented and built this technology. »

Non plus.

Ces technologies ont été inventée, souvent ailleurs qu’aux USA et en tout cas ailleurs que dans la Silicon Valley, et ce par des gens qui sont morts depuis longtemps pour la plupart d’entre eux : McCulloch et Pitts en 1943, Turing en 1950, Rosenblatt et son Perceptron en 1958, la rétropropagation dans les années 70-80, Hinton à Toronto, LeCun formé à Paris, le tout financé par des agences publiques et des universités.

Même le transformer, la brique de 2017, sort d’un labo de recherche salarié.

Les « gens de SF » n’ont pas inventé la technologie : sans leur manquer de reconnaissance, ils en ont hérité, et ils l’ont mise en bouteille.

Confondre l’embouteilleur et la source, c’est toute une part de l’histoire de la Valley.

« They think AGI will be developed in this decade. »

Ils affirment le penser oui — comme leurs prédécesseurs le pensaient à chaque décennie depuis soixante ans.

Herbert Simon annonçait en 1965 des machines capables de tout travail humain « d’ici vingt ans ».

Minsky donnait trois à huit ans en 1970.

Puis vint le futuriste maison de Google, Kurzweil, qui prophétise l’AGI pour 2029 depuis si longtemps que la date a eu le temps de devenir plausible par usure.

« Cette décennie » n’est pas une prédiction, c’est un genre littéraire. Le seul horizon temporel que cette industrie ait jamais tenu, c’est le trimestre.

Et il ne faut pas s’en étonner. Comme chacun peut s’en rendre compte, ca marche très bien.

Mais alors, pourquoi vouloir prétendre à des légitimités dont on ne relève pas ?

Peut être par manque de sincérité ?

« Many of them take very seriously the possibility that the road to superintelligence will play out as I’ve described. »

Évidemment qu’ils le prennent au sérieux puisqu’ils sont payés pour.

Leurs valorisations, leurs levées de fonds, leurs salaires à sept chiffres reposent entièrement sur le fait que le public croie à ce scénario.

Sinclair a réglé la question il y a un siècle : il est difficile de faire comprendre quelque chose à un homme dont le salaire dépend de ne pas le comprendre.

Du coup, un sondage de croyances chez les mêmes bénéficiaires de cette croyance, ce n’est pas de l’épistémologie.

Au mieux, c’est un prospectus.

« But consider, just for a moment: what if they’re right? »

Le pari de Pascal, mais sans la transcendance.

L’argument fonctionne à l’identique pour n’importe quelle vision apocalyptique.

On rend l’enjeu infini pour que la probabilité cesse de compter.

C’est la structure de toutes les paniques millénaristes, et de tous les fonds qui les monétisent.

« The scariest realization is that there is no crack team coming to handle this. »

Sur ce point, désaccord complet — mais pas au sens où il l’entend.

Il y a bien au contraire des gerns qui sont aux commandes.

Mais ils ne se payent pas de mots – lui non plus d’ailleurs.

Sauf qu’ils créent un décalage entre la réalité de leurs affaires, et le scénario qu’ils en dessinent.

Et c’est pour ça qu’un post-master de vingt-cinq ans sans expérience de marché peut lever quarante-cinq milliards sur un document PDF.

Le vide qu’il redoute est celui qui l’a produit.

A ceci près, que les autres ne sont peut-être pas si bêtes que ça puisqu’ils ont décidé de lui apporter une correction pour le moins justifiée.

Pour le reste, on ne peut que s’étonner que cette petite campagne de relations publiques fonctionne si bien, personne n’ayant l’air de trouver des difficultés à laisser la parole à quelqu’un qui était l’un des collaborateurs de Samuel Bankman-Fried – lequel est en prison pour 25 ans.

Enfin s’étonner.

On peut aussi ranger un instant l’ironie et regarder le dossier en face, parce que la mécanique financière de son montage est sans doute plus instructive sur le bonhomme que son essai.

La meilleure autopsie que j’en aie vue est celle de Martin Shkreli — qui s’y connaît en la matière.

Déjà, il faut réaliser que ce krach entre directement au panthéon des désastres de Wall Street, quelque part entre LTCM et Amaranth. Fin de cycle classique : les pionniers ont engrangé, puis le FOMO a fait entrer les « faibles », ceux qui ont acheté au sommet, mais qui ont paniqué dès que c’est parti à la baisse.

Ensuite, sur l’arithmétique, il faut réaliser qu’on était sur un levier de x4, soit environ cent vingt milliards d’actifs contrôlés pour trente milliards de fonds propres.

À ce niveau, une baisse de 25 % du marché suffit à ramener l’equity à zéro – ce n’est même pas un scénario noir, c’est une simple règle de trois.

A partir de là, c’est la curée. Dès que l’equity a fondu, les brokers ont pris la main sur le portefeuille pour ne pas finir créanciers d’un compte débiteur.

Et dans le capitalisme darwinien – bien que peut-être schizophrène, les rumeurs de liquidation ont fait le reste. D’autres fonds ont commencé à shorter ses positions pour accélérer la chute et le forcer à capituler.

La liquidation elle-même s’est réglée sous forme d’enchères fermées entre les seuls structures capables d’absorber une masse pareille, avec une telle décote que le repreneur Citadel enregistrait déjà, à l’instant même de la signature, trois à quatre milliards de plus-value latente.

Le sauveteur s’est servi sur le noyé.

Reste l’erreur la plus pédagogique puisque trainent dans tout ça une dizaine de milliards d’actions privées Anthropic qui avaient elle-même été achetées avec de l’argent emprunté.

Autrement dit, de l’illiquide sous LBO.

Quant à la gestion du risque proprement dite, la conviction autocentrée a tenu lieu de calcul — puisque l’AGI allait rendre la finance obsolète, et le marketing paranoiaque a fait le reste.

Les vétérans qui n’y croyaient pas avaient diagnostiqué le coup de folie au premier coup d’œil.

In fine, il n’est pas perdant bien sur. Loin de là.

Sauf si ceux qui lui ont donné de l’argent viennent le réclamer.

Mais c’est une humiliation pour la Valley et le monde de l’IA. Un hedge fund ne se pilote pas à coups de manifestes visionnaires, mais avec une maîtrise clinique de la liquidité et du risque, au milieu de prédateurs qui ne lisent pas les PDF.

La contagion, elle, commence à peine. D’autres fonds exposés à l’IA annonceraient bientôt des pertes de 30 à 40 %.

Heureusement, l’outil reste. L’usage se répand. Et d’autres levées de fonds arrivent pour continuer à nourrir la bête.

La jouissance apocalyptique est une pensée addictive. La certitude d’un bouleversement total nourrit l’ego, fournit un but, dispense des problèmes ordinaires.

Mais une éclipse ne fait pas la fin des temps.

Un dernier mot, plus sérieux encore, sur le risque juridique — déformation professionnelle oblige.

À ce jour, début août 2026, il n’y a ni enquête annoncée de la SEC, ni poursuite formelle des investisseurs. Mais la structure même de l’effondrement dessine plusieurs points de vulnérabilité.

D’abord le contentieux privé. Quand des dizaines de milliards s’évaporent, les investisseurs cherchent mécaniquement à récupérer leur mise – par n’importe quel moyen.

Et, même de faible valeur, une créance reste toujours plus appréciable qu’une perte.

Pour ce faire, deux angles d’attaque leurs sont probablement ouverts.

Le manquement à l’obligation fiduciaire, d’une part – avec un levier x4 et une concentration extrême sur un seul secteur — puces, data centers, minage. Soit des positions difficiles à réconcilier avec ce qui aurait du relever de la gestion prudente des risques.

La transparence des communications, d’autre part. Le 24 juillet, quelques jours avant la liquidation forcée, Aschenbrenner écrivait apparemment encore à ses investisseurs que la baisse créait « certaines des opportunités les plus attrayantes depuis début 2025 ». Et il les invitait à remettre au pot avant le 1er août.

Au-delà du contentieux privé, il y a aussi le régulateur. Même sous Trump, une liquidation de seize milliards d’actions cotées impliquant Goldman Sachs et Citadel va forcément attirer le regard de la SEC pour vérifier qu’il n’y a eu ni manipulation de marché, ni risques systémiques non divulgués.

A ce titre, la presse indique que les déclarations réglementaires du fonds (Form 13F) de mai montraient déjà un montage complexe avec 8,46 milliards de dollars de puts contre les semi-conducteurs, le tout en couverture d’un portefeuille massivement long sur l’infrastructure.

A ce compte, la question sera de savoir si l’information donnée aux investisseurs reflétait fidèlement la mécanique et les risques de l’ensemble.

Certes, il ne s’agit que d’un « risque » juridique mais, entre les montants évaporés, le levier, et cette lettre du 24 juillet appelant de nouveaux capitaux à une semaine du krach, la probabilité d’actions civiles de certains investisseurs dans les mois qui viennent est extrêmement élevée.

La suite au prochain épisode donc.