Afficher les voleurs en vitrine et sur les réseaux sociaux : anatomie d’une défaite de dix ans de politique de sécurité

« Comme ça, ils se tapent bien la honte. »

Delphine Roch, directrice de l’Intermarché de Vonnas, à France Info

« L’informatique doit être au service de chaque citoyen. »

Loi du 6 janvier 1978, article 1er

Il est difficile d’accorder assez d’attention à une pratique qui, depuis quelques années, s’installe dans les commerces français sans jamais avoir été discutée, à savoir l’affichage, sur la porte vitrée ou sur les réseaux sociaux du magasin, des images de vidéosurveillance des personnes soupçonnées de vol.

France Info en a rendu compte cette semaine dans l’Ain — un Carrefour City à Bourg-en-Bresse, une pharmacie à Mâcon, un Intermarché à Vonnas dont la directrice publie les vidéos sur la page du magasin et chiffre ses pertes entre vingt-cinq et trente mille euros par an. Elle sait que c’est illégal. Elle explique qu’elle paiera peut-être une amende un jour, et que cette amende ne sera jamais à la hauteur de ce qu’on lui vole.

France Info m’a demandé de réagir. Presque tout, dans cette phrase, mérite d’être repris. Non pas parce qu’elle serait cynique — elle ne l’est pas, et la détresse qu’elle exprime est réelle — mais parce qu’elle repose sur une série d’appréciations erronées dont aucune ne lui est imputable, et qui disent, prises ensemble, l’état de notre politique de sécurité.

La première erreur est d’ordre juridique, et elle est répandue bien au-delà du magasin de Vonnas. On la retrouve dans le reportage lui-même, qui présente l’affaire comme une question de droit à l’image.

Or, c’est le point le plus faible du dossier. Et la Cour de cassation vient de l’affaiblir encore. Dans un arrêt du 20 mai 2025, la chambre criminelle rappelle que le consentement est présumé lorsque la captation a lieu au vu et au su de l’intéressé sans qu’il s’y oppose — ce qui est la définition même d’un magasin signalé, et juge surtout que l’article 226-1 du code pénal « ne réprime pas le fait de diffuser au public ou à des tiers » l’image ainsi obtenue.

Ce n’est donc pas là qu’est le problème.

Le sujet est ailleurs.

Une caméra de surveillance n’est pas un appareil photo. C’est un traitement de données, parfois soumis à l’autorisation du préfet lorsqu’il vise la voie publique, et affecté à une finalité écrite qui est la sécurité des biens et des personnes. Ce qui se joue quand on publie une image n’est donc pas un excès de zèle photographique mais un détournement de finalité au sens du RGPD, que l’article 226-21 du code pénal punit de cinq ans d’emprisonnement et de trois cent mille euros d’amende.

Rapporté au montant annuel de ces vols, cela représente dix années de pertes. La peine encourue par le commerçant qui affiche est plus lourde que celle encourue par la personne qu’il affiche.

Il est vrai qu’aucun commerçant n’a jamais été condamné pour cela en France. Poursuivre suppose une plainte de la personne photographiée, c’est-à-dire de quelqu’un qui devrait, pour faire valoir ses droits, se présenter au commissariat et déclarer qu’il est bien le voleur placardé sur la porte du magasin.

La honte et la peur de la sanction, instruments revendiqués du dispositif, permettent aux commerçants d’agir en toute impunité.

La pratique de l’affichage n’est pas légale, mais le droit n’a jamais l’occasion de l’atteindre. Ce qui n’est pas la même chose. Des exemples existent cependant ailleurs en Europe.

En octobre 2025, l’autorité autrichienne de protection des données a sanctionné une fleuriste qui avait publié sur les réseaux sociaux les images d’un client soupçonné de vol, en retenant très exactement le raisonnement du détournement de finalité — transmettre les images à la police aurait suffi.

La question finira de toute façon tôt ou tard devant les tribunaux, et probablement par le plus mauvais chemin.

Les images de vidéosurveillance sont de faible qualité, sans son, sans contexte et sans angle. C’est d’ailleurs très exactement pour cette raison qu’il existe des enquêteurs professionnels, officiers de police judiciaire, dont l’exploitation de ces images est le métier.

Le commerçant, lui, décide seul, souvent le lendemain, et toujours en colère. Le jour où l’un d’eux se trompera, la discussion ne portera plus sur la protection des données mais sur la dénonciation calomnieuse et sur la diffamation publique. Et si la personne affichée subit un préjudice — licenciement, agression —, c’est le commerçant qui en répondra, sans que son assurance le suive, une faute intentionnelle n’étant pas couverte.

Mais même lorsque le commerçant ne se trompe pas, le risque demeure entier. En 2015 déjà, un Carrefour parisien avait tenté l’expérience. La direction générale du groupe avait rapidement lâché son franchisé et exigé le retrait du panneau, ce qui montre qu’à l’échelle d’une enseigne, le calcul avait été fait, et qu’il avait été fait dans l’autre sens.

Le deuxième propos prononcé par la directrice du magasin porte sur l’efficacité de ce dispositif, et il est plus intéressant, parce que rien ne permet de trancher et que tout le monde fait comme si.

Les chiffres qui circulent — quatre-vingts pour cent d’identifications réussies, vingt à cinquante pour cent de vols en moins — proviennent invariablement de ceux qui militent pour la pratique ou qui vendent les outils qui l’accompagnent. Aucune évaluation indépendante n’existe.

Une communauté qui doute d’elle-même se ressoude en désignant un coupable, et l’opération réussit d’autant mieux que la culpabilité reste incertaine. Ce qu’elle rétablit, ce n’est pas la vérité des faits, c’est la paix du groupe. Le mécanisme est donc efficace, mais il l’est socialement et non judiciairement — il tient sa force de ce qu’il court-circuite précisément la partie lente du processus, celle qui consiste à établir.

L’histoire offre à cet égard un cas d’école qu’on cite souvent à contresens.

À Salem, en 1692, personne n’était de mauvaise foi. Chacun croyait protéger sa communauté d’un mal qu’il tenait pour réel, et la dénonciation circulait entre voisins qui se connaissaient tous. La proximité, qu’on associe spontanément à la douceur du commerce de village, est le milieu où la sanction sociale devient la plus totale.

En 2026, Vonnas est un village, Bourg-en-Bresse compte quarante mille habitants, et une vidéo publiée sur la page du magasin ne reste ni dans le village ni dans la semaine.

Reste la troisième appréciation, la seule qui soit exacte, et qu’il faut prendre entièrement au sérieux : « la gendarmerie, ça prend du temps et ça n’aboutit jamais ».

Cela fait maintenant dix ans que je documente ici la construction méthodique de l’inverse de ce dont cette femme a besoin.

En juillet 2015, j’écrivais sur la loi renseignement et sur la manière dont le Conseil constitutionnel venait d’en valider l’essentiel ; l’année précédente, je relayais les thèses d’Antonio Casilli sur la surveillance de masse et, au lendemain de Ferguson, une analyse de la militarisation des polices locales qui passait, notais-je alors, bien davantage par le déploiement de la surveillance que par les armes et les uniformes.

Le bilan de cette décennie ratée est aujourd’hui sous nos yeux, et il tient dans un déséquilibre : une politique de sécurité remarquablement outillée technologiquement contre une menace abstraite et théorisée, mais plus personne sur le terrain pour traiter une plainte de vol à l’étalage et s’assurer de la sécurité du quotidien.

La sécurité est devenue une affaire d’appareils solutionnistes alors qu’elle aurait dû rester un problème d’enquêteurs — de gens qui disposent d’autres images, qui peuvent recouper, établir qu’une même personne a été vue dans un autre magasin, l’identifier, retrouver une adresse. Cela réclame du temps et des effectifs, et l’on a préféré les affecter ailleurs — à la lutte perdue et démesurée contre le cannabis par exemple.

Le manque de sécurité perçu par les Français ne tient pas à un défaut d’exécution des politiques publiques de ces dernières années, mais à des choix et des arbitrages faux, idéologiques, reconduits chaque année malgré leur échec répété. La technologie n’est pas neutre, et le choix entre l’usage de systèmes de surveillance et la mise en place d’une brigade de proximité reste un choix politique avant d’être un choix budgétaire.

La réponse politique au désarroi de ces commerçants prolonge d’ailleurs l’échec de ces politiques publiques plutôt qu’elle ne les corrige.

En février, par soixante voix contre treize, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi autorisant à titre expérimental la vidéosurveillance algorithmique dans les commerces. Le texte est taillé, à peu de choses près, pour un parc de logiciels que son propre rapporteur reconnaît déjà installé dans près de trois mille magasins français, alors même que la Commission nationale de l’informatique et des libertés avait déclaré non conforme au règlement européen — analyse que La Quadrature du Net documentait dès 2024.

À la gérante qui réclame un interlocuteur, on ne propose pas un enquêteur ou un policier qui viendra dans son magasin, on propose de déplacer son problème dans le cloud via un logiciel, là où il deviendra aussi abstrait et théorique que les chiffres du Ministère.

Il y a là une ironie que j’avais déjà rencontrée en travaillant, en 2019, sur la place du curseur entre vie privée et surveillance.

Les premières lois européennes sur les données, la française et l’allemande, adoptées la même année 1978, ne s’ouvraient pas sur un catalogue d’obligations techniques mais sur deux principes : l’informatique doit être au service de chaque citoyen, et aucune décision produisant des effets sur les droits d’une personne ne saurait être entièrement automatisée.

Aujourd’hui, ces deux principes fondamentaux se trouvent violés deux fois dans la même scène, et par des acteurs qui s’ignorent.

Une première fois par la gérante, qui retourne contre un client un dispositif installé pour le protéger et qui juge seule, sans contradictoire, une culpabilité qu’elle n’a pas les moyens d’établir.

Une seconde fois par le législateur, qui s’apprête à confier à un algorithme le soin de désigner, dans un rayon, qui a l’air d’un voleur.

Ce que nous avons perdu au cours de la décennie écoulée n’est pas d’abord de la sécurité. C’est l’idée qu’entre le fait et la sanction, il doit toujours se tenir quelqu’un qui réponde de sa décision.

Au demeurant, la honte n’est pas forcément un mauvais outil de politique publique.

À condition de la déplacer.

Un éditorialiste du Financial Times défendait récemment son usage face au narcotrafic, en prenant soin de préciser qu’elle ne vaut qu’appliquée à des choix collectifs et à des responsabilités institutionnelles, jamais à un individu exposé nommément.

C’est exactement la distinction qui manque ici, et elle suffit à réattribuer la question.

Le problème n’est pas que ces commerçants soient devenus durs et cherchent à contourner la loi.

Le problème est que l’État a cessé de faire ce que lui seul peut faire, et qu’il a laissé le soin d’organiser la sanction à ceux qui n’ont ni le temps, ni les moyens, ni le droit de l’exercer.

Le passage le plus révélateur du reportage n’est du reste pas la colère de la directrice, mais la remarque d’une caissière : « même les clients qu’on connaît, qu’on voit passer tous les jours, il n’y a plus de confiance ».

À bon entendeur.

L’Odyssée de Christopher Nolan : le seul bleu qu’Homère n’a jamais vu

Moment de flottement en sortant de la séance. Quelque chose n’allait pas et j’ai mis trente secondes à comprendre quoi. Le monde autour était trop coloré. L’affiche d’un panneau Decaux m’a choqué par son vert criard. La veste rouge d’une passante était agressive. En sortant de l’UGC des Halles, j’avais passé presque trois heures dans une seule couleur, le bronze, et ni ma rétine, ni mon cerveau n’avait l’air d’apprécier particulièrement de s’être fait maltraiter de la sorte.

Disons tout de suite l’essentiel, parce que ce qui suit va ressembler à une liste de griefs malheureux et qu’il serait malhonnête de laisser croire à un mauvais film.

Deux heures cinquante-deux, et pas une seconde d’ennui. Pas une. L’Odyssée de Christopher Nolan est un très grand film populaire, tenu, ample, et qui ne triche pas avec la matière homérique.

Mais la contrepartie, c’est qu’on peut donc chicaner tranquillement.

Pour ce récit digne de l’antique, Hoyte van Hoytema, le directeur photo attitré de Christopher Nolan depuis Interstellar, a tourné le film intégralement sur pellicule IMAX 70 mm — une première dans la carrière de Nolan — et l’a étalonné dans un bronze unique, du premier au dernier plan. Cuir, sable, peau, métal, voile, ciel, tout tire vers la même patine dorée.

Pas la peine de faire semblant de ne pas comprendre. L’idée, c’était de représenter l’âge du bronze… filmé couleur bronze.

Alors pourquoi pas ? Au moins, c’est une idée, et même une belle idée. C’est l’élégance d’un cinéaste qui fait le pari de se fixer une contrainte forte plutôt que de s’autoriser de filmer les jolis paysages du récit d’Homère.

L’effet est un peu seul, mais il est réel et spectaculaire. À côté du bronze, le bleu de la mer explose. Sans vert, sans rouge, la première grande étendue d’eau, la seconde, la troisième, la quatrième, toutes arrivent sur le spectateur comme une claque. C’est payé, c’est mérité.

Il y a quand même un moment où on donnerait son rein pour voir du vert. Une seule fois. N’importe où. Vers Ithaque, disons, où il y avait pourtant des oliviers dans le texte.

Est-ce que Nolan a voulu se prendre pour le Wong Kar-wai des débuts ? Sauf que chez le poète de Hong Kong, la couleur est un lieu. Une chambre, un couloir, une heure précise de la nuit. Dans Days of Being Wild, Fallen Angels, Happy Together, Christopher Doyle sature l’écran pour découper l’espace, il ne le recouvre pas.

Ici, c’est un leurre, un procédé narratif qui ressemble peut-être moins à de l’art qu’à de l’artistique.

Ceux qui aiment Charlie Kaufman reconnaîtront le procédé qui vient tout droit de Adaptation. Une audace formelle qui teste très bien. Un geste radical qui rassure tout le monde en salle de projection. Une idée qui se raconte en une phrase et se vend en une affiche.

Nolan est trop grand, son film est trop intelligent, pour qu’on s’interdise de lui en faire la remarque.

Sauf que, comme le fait remarquer France Culture, Homère n’a jamais dit que la mer était bleue. C’est un vieux caillou dans la chaussure des philologues, et il vient d’un homme improbable. En 1858, William Gladstone — futur Premier ministre de Sa Majesté, quatre fois, tout de même — publie une étude sur Homère et se met à compter les couleurs. Résultat : il n’y en a presque pas, et surtout le bleu manque totalement.

La mer de l’Odyssée n’est jamais bleue.

Elle est oînops, couleur de vin. Sombre, vineuse, violacée. Jamais bleue.

Et pour le coup, on a critiqué ses armures, son historicité, tout ce qu’on veut.

Mais à la fin, Nolan filme dans un bronze de l’enfer un récit qui ne comporte presque aucune couleur, sauf que la seule couleur qu’il laisse éclater est précisément celle qui n’existe jamais dans le texte.

D’un côté, son bronze est plus fidèle qu’il ne le sait. Mais son bleu est un anachronisme. Et c’est cet anachronisme qui représente peut-être à la fin le plus beau plan du film.

On aime assez les gens qui se trompent dans le bon sens.

Reste le cyclope. Il est somptueux — la peau, l’échelle, l’œil, tout y est, l’inspiration poétique est évidente, ce qui est rare pour un monstre de cinéma.

Sauf qu’il bouge à deux à l’heure.

Je veux bien qu’il faille y lire un salut à Ray Harryhausen, que Nolan a explicitement cité parmi ses influences. Mais chez Harryhausen la lenteur était une infirmité technique — l’image par image ne permettait pas autre chose — que notre œil a reclassée en merveilleux, précisément parce que rien alentour ne prétendait au photoréalisme. Ici la bête est parfaitement crédible et se déplace comme si elle pesait deux kilos dans un liquide épais. On ne ressent pas le colosse, on ressent le décalage. On voit la machine. Heureusement on y croit quand même.

Pendant qu’on y est, un point mérite d’être souligné puisque Ulysse, dans le texte, s’échappe de cette grotte accroché sous le ventre d’un bélier — un animal creux, si l’on veut, dans lequel on se cache pour franchir une ouverture gardée. Il avait fait exactement le même geste quelques semaines plus tôt, dans le ventre d’un cheval, devant des portes également gardées. C’est le même homme avec la même astuce – la même mètis, deux fois. Et ensuite trois avec Circé, puis quatre et plus quand il revient à Ithaque sous d’autres oripeaux.

Le plus mental des héros, disait Roberto Calasso, est un chasseur paléolithique qui s’est simplement mis à sous-traiter la peau de bête à un menuisier.

Bref : allez-y. Trois heures qui passent comme quarante minutes, et une seule couleur pour vingt ans de mer.

Mais un peu de vert. Un peu de rouge. Une seule fois. On aurait bien aimé, mais le film aurait sans doute été gâché.

« What if they’re right? » – 35 milliards envolés dans l’IA pour des questions d’ego

« 35 milliards de dollars envolés en quelques jours : la chute vertigineuse du «Nostradamus de l’IA», emporté par son pari fou à Wall Street »… C’était le titre de cet article du Figaro dont on retrouve la substance à peu près partout dans la presse, en France et à l’étranger.

Pour ma part, avant qu’il lance sa petite campagne de RP, et même si c’était « le Nostradamus de l’IA », je n’avais jamais entendu parler de Leopold Aschenbrenner – et, entre parenthèses, je suis curieux des qualificatifs qui vont entourer ses collègues à venir, les futurs « Shakespeare du numérique », « César de l’informatique quantique » ou peut-être « Ronaldo du code source ».

Curieux, je suis allé essayer de lire son essai, Situational Awareness (2024) — j’écris « essayer » parce j’y ai trouvé cent soixante-cinq pages de prophétie à l’américaine, avec une prose qui ne facilite pas le voyage.

Sa conclusion, en revanche, se lit très bien, résume parfaitement le caractère hubrifique de l’ensemble, et contient quelques affirmations peut-être plus concrètes que le reste, qui méritent, maintenant que la poésie du levier x4 s’est dissipée, d’être reprises une par une.

« You may think that I and all the other SF-folk are totally crazy. »

Ben non.

On voit bien la ruse de sa formule : se draper dans la folie collective pour ne pas répondre de la sienne – ou de celle qu’il souhaiterait qu’on lui reconnaisse.

Il est pourtant bien évident que les gens de San Francisco ne sont pas fous – il leur est même arrivé de jeter des pierres sur les bus de Google. Simplement, il sont salariés, founders, en tout cas stakeholders, parties-prenantes.

Et pour la majorité d’entre eux, ils n’ont pas vocation à se prendre pour des messies. Ils optimisent des fonctions de coût, touchent leurs stock-options et rentrent dîner.

Certes, parmi ceux qui cimentent cette communauté, quelques uns jouent les acrobates et construisent parfois des services qui sont ensuite utilisés par le monde entier.

Mais peu se trouvent la veine d’écrire des manifestes eschatologiques de cent soixante-cinq pages en levant vingt milliards. Une façon peut-être d’essayer de croiser l’authenticité de Ted Kaczynski – un vrai fou pour le coup, avec l’avidité du loup de Wall Street.

Même si sous sommes entrés dans l’ère de la paranoia, qu’on ne fasse pas porter à une ville et à une communauté ce qui relève d’un cabinet.

« These are the people who invented and built this technology. »

Non plus.

Ces technologies ont été inventée, souvent ailleurs qu’aux USA et en tout cas ailleurs que dans la Silicon Valley, et ce par des gens qui sont morts depuis longtemps pour la plupart d’entre eux : McCulloch et Pitts en 1943, Turing en 1950, Rosenblatt et son Perceptron en 1958, la rétropropagation dans les années 70-80, Hinton à Toronto, LeCun formé à Paris, le tout financé par des agences publiques et des universités.

Même le transformer, la brique de 2017, sort d’un labo de recherche salarié.

Les « gens de SF » n’ont pas inventé la technologie : sans leur manquer de reconnaissance, ils en ont hérité, et ils l’ont mise en bouteille.

Confondre l’embouteilleur et la source, c’est toute une part de l’histoire de la Valley.

« They think AGI will be developed in this decade. »

Ils affirment le penser oui — comme leurs prédécesseurs le pensaient à chaque décennie depuis soixante ans.

Herbert Simon annonçait en 1965 des machines capables de tout travail humain « d’ici vingt ans ».

Minsky donnait trois à huit ans en 1970.

Puis vint le futuriste maison de Google, Kurzweil, qui prophétise l’AGI pour 2029 depuis si longtemps que la date a eu le temps de devenir plausible par usure.

« Cette décennie » n’est pas une prédiction, c’est un genre littéraire. Le seul horizon temporel que cette industrie ait jamais tenu, c’est le trimestre.

Et il ne faut pas s’en étonner. Comme chacun peut s’en rendre compte, ca marche très bien.

Mais alors, pourquoi vouloir prétendre à des légitimités dont on ne relève pas ?

Peut être par manque de sincérité ?

« Many of them take very seriously the possibility that the road to superintelligence will play out as I’ve described. »

Évidemment qu’ils le prennent au sérieux puisqu’ils sont payés pour.

Leurs valorisations, leurs levées de fonds, leurs salaires à sept chiffres reposent entièrement sur le fait que le public croie à ce scénario.

Sinclair a réglé la question il y a un siècle : il est difficile de faire comprendre quelque chose à un homme dont le salaire dépend de ne pas le comprendre.

Du coup, un sondage de croyances chez les mêmes bénéficiaires de cette croyance, ce n’est pas de l’épistémologie.

Au mieux, c’est un prospectus.

« But consider, just for a moment: what if they’re right? »

Le pari de Pascal, mais sans la transcendance.

L’argument fonctionne à l’identique pour n’importe quelle vision apocalyptique.

On rend l’enjeu infini pour que la probabilité cesse de compter.

C’est la structure de toutes les paniques millénaristes, et de tous les fonds qui les monétisent.

« The scariest realization is that there is no crack team coming to handle this. »

Sur ce point, désaccord complet — mais pas au sens où il l’entend.

Il y a bien au contraire des gerns qui sont aux commandes.

Mais ils ne se payent pas de mots – lui non plus d’ailleurs.

Sauf qu’ils créent un décalage entre la réalité de leurs affaires, et le scénario qu’ils en dessinent.

Et c’est pour ça qu’un post-master de vingt-cinq ans sans expérience de marché peut lever quarante-cinq milliards sur un document PDF.

Le vide qu’il redoute est celui qui l’a produit.

A ceci près, que les autres ne sont peut-être pas si bêtes que ça puisqu’ils ont décidé de lui apporter une correction pour le moins justifiée.

Pour le reste, on ne peut que s’étonner que cette petite campagne de relations publiques fonctionne si bien, personne n’ayant l’air de trouver des difficultés à laisser la parole à quelqu’un qui était l’un des collaborateurs de Samuel Bankman-Fried – lequel est en prison pour 25 ans.

Enfin s’étonner.

On peut aussi ranger un instant l’ironie et regarder le dossier en face, parce que la mécanique financière de son montage est sans doute plus instructive sur le bonhomme que son essai.

La meilleure autopsie que j’en aie vue est celle de Martin Shkreli — qui s’y connaît en la matière.

Déjà, il faut réaliser que ce krach entre directement au panthéon des désastres de Wall Street, quelque part entre LTCM et Amaranth. Fin de cycle classique : les pionniers ont engrangé, puis le FOMO a fait entrer les « faibles », ceux qui ont acheté au sommet, mais qui ont paniqué dès que c’est parti à la baisse.

Ensuite, sur l’arithmétique, il faut réaliser qu’on était sur un levier de x4, soit environ cent vingt milliards d’actifs contrôlés pour trente milliards de fonds propres.

À ce niveau, une baisse de 25 % du marché suffit à ramener l’equity à zéro – ce n’est même pas un scénario noir, c’est une simple règle de trois.

A partir de là, c’est la curée. Dès que l’equity a fondu, les brokers ont pris la main sur le portefeuille pour ne pas finir créanciers d’un compte débiteur.

Et dans le capitalisme darwinien – bien que peut-être schizophrène, les rumeurs de liquidation ont fait le reste. D’autres fonds ont commencé à shorter ses positions pour accélérer la chute et le forcer à capituler.

La liquidation elle-même s’est réglée sous forme d’enchères fermées entre les seuls structures capables d’absorber une masse pareille, avec une telle décote que le repreneur Citadel enregistrait déjà, à l’instant même de la signature, trois à quatre milliards de plus-value latente.

Le sauveteur s’est servi sur le noyé.

Reste l’erreur la plus pédagogique puisque trainent dans tout ça une dizaine de milliards d’actions privées Anthropic qui avaient elle-même été achetées avec de l’argent emprunté.

Autrement dit, de l’illiquide sous LBO.

Quant à la gestion du risque proprement dite, la conviction autocentrée a tenu lieu de calcul — puisque l’AGI allait rendre la finance obsolète, et le marketing paranoiaque a fait le reste.

Les vétérans qui n’y croyaient pas avaient diagnostiqué le coup de folie au premier coup d’œil.

In fine, il n’est pas perdant bien sur. Loin de là.

Sauf si ceux qui lui ont donné de l’argent viennent le réclamer.

Mais c’est une humiliation pour la Valley et le monde de l’IA. Un hedge fund ne se pilote pas à coups de manifestes visionnaires, mais avec une maîtrise clinique de la liquidité et du risque, au milieu de prédateurs qui ne lisent pas les PDF.

La contagion, elle, commence à peine. D’autres fonds exposés à l’IA annonceraient bientôt des pertes de 30 à 40 %.

Heureusement, l’outil reste. L’usage se répand. Et d’autres levées de fonds arrivent pour continuer à nourrir la bête.

La jouissance apocalyptique est une pensée addictive. La certitude d’un bouleversement total nourrit l’ego, fournit un but, dispense des problèmes ordinaires.

Mais une éclipse ne fait pas la fin des temps.

Un dernier mot, plus sérieux encore, sur le risque juridique — déformation professionnelle oblige.

À ce jour, début août 2026, il n’y a ni enquête annoncée de la SEC, ni poursuite formelle des investisseurs. Mais la structure même de l’effondrement dessine plusieurs points de vulnérabilité.

D’abord le contentieux privé. Quand des dizaines de milliards s’évaporent, les investisseurs cherchent mécaniquement à récupérer leur mise – par n’importe quel moyen.

Et, même de faible valeur, une créance reste toujours plus appréciable qu’une perte.

Pour ce faire, deux angles d’attaque leurs sont probablement ouverts.

Le manquement à l’obligation fiduciaire, d’une part – avec un levier x4 et une concentration extrême sur un seul secteur — puces, data centers, minage. Soit des positions difficiles à réconcilier avec ce qui aurait du relever de la gestion prudente des risques.

La transparence des communications, d’autre part. Le 24 juillet, quelques jours avant la liquidation forcée, Aschenbrenner écrivait apparemment encore à ses investisseurs que la baisse créait « certaines des opportunités les plus attrayantes depuis début 2025 ». Et il les invitait à remettre au pot avant le 1er août.

Au-delà du contentieux privé, il y a aussi le régulateur. Même sous Trump, une liquidation de seize milliards d’actions cotées impliquant Goldman Sachs et Citadel va forcément attirer le regard de la SEC pour vérifier qu’il n’y a eu ni manipulation de marché, ni risques systémiques non divulgués.

A ce titre, la presse indique que les déclarations réglementaires du fonds (Form 13F) de mai montraient déjà un montage complexe avec 8,46 milliards de dollars de puts contre les semi-conducteurs, le tout en couverture d’un portefeuille massivement long sur l’infrastructure.

A ce compte, la question sera de savoir si l’information donnée aux investisseurs reflétait fidèlement la mécanique et les risques de l’ensemble.

Certes, il ne s’agit que d’un « risque » juridique mais, entre les montants évaporés, le levier, et cette lettre du 24 juillet appelant de nouveaux capitaux à une semaine du krach, la probabilité d’actions civiles de certains investisseurs dans les mois qui viennent est extrêmement élevée.

La suite au prochain épisode donc.